mercredi 29 juin 2011

Il Ttrovatore Verdi (Le trouvère)

 Luciano Pavarotti - Dolora Zajick - Il Trovatore Duet




L'intrigue se  situe en  Espagne  au XVème  siècle
L'histoire est  très  compliquée ,  riche en  quiproquos  et circonstances  exceptionnelles  , évenements  dramatiques  et  violents mais  on  trouve   dans   cet  opéra certaines des  plus belles  pages de  Verdi qui  font  du  Trouvère  une  des pièces les plus populaires  .
Le personnage  d'Azucena   est particulièrement  tragique :
Voulant  venger  sa  mère,   condamnée  au  bûcher pour sorcellerie ,  la folie égare  Azucena et  lui fait  sacrifier  son  propre enfant.  Elle  élève  en secret  Manrico , le fils  du  bourreau  de  sa mère qui  lui  voue  un  amour  filial  sans limite. 
Quand  à son tour  ¨la gitane   est  accusée de sorcellerie  Manrico  tente  de  la  sauver et  échoue . Tous deux  condamnés  à  mort  ils se  trouvent  réunis   dans la même   cellule pour  être  exécutés . C'est  au  cours  de  cette  veillée   funèbre que   se  situe  ce duo  magnifique entre la  mère et le  fils :"Madre non  dormi ?" .

Mon interpretation préférée  pour  le  personnage   d'Azucena ( Dolora  Zajick ) : 

Stride la vampa - IL TROVATORE- Zajick - Met Opera

Et  un  grand  passage   montrant le  génie  de Verdi  dans le   traitement  des  voix , harmonie , nuances, mise en scène  vocale ,   grâce à  une  interprétation  de  qualité exceptionnelle : 



Il Trovatore Finale - Sutherland - Horne - Pavarotti 

Fauré + Nicolas de Staël = Ravissement

Gabriel Fauré: Pavane - Nicolas De Staël


ArsLife for Nicolas de Staël



Heures ternes , Maurice Maeterlinck, Odilon Redon

 On  passe  sa vie   à  tourner  des pages  .  A la  fin   ça fait de  gros  livres  ...

Odilon Redon   :  le silence


Heures  ternes

Voici  d'anciens   désirs qui  passent  ,
Encor  des songes de lassés,
Encore  des rêves  qui  se lassent ;
Voilà  les  jours  d'espoirs  passés!

En qui  faut-il  fuir  aujourd'hui !
Il n'y a  plus  d'étoile  aucune:
Mais  de la glace sur  l'ennui
Et  des linges bleus sous  la lune.

Encor  des sanglots pris  au  piège !
Voyez  les  malades  sans   feu,
Et  les  agneaux   brouter la  neige;
Ayez pitié , de tout, mon  Dieu !

Moi  j'attends  un peu  de  réveil,
Moi, j'attends  que  le  sommeil passe,
Moi,  j'attends  un peu  de  soleil
Sur  mes mains  que la  lune  glace.

Maurice  Maeterlinck

lundi 27 juin 2011

Schubert "la jeune fille et la mort " Du lied au quatuor

 
Nathalie Stutzmann & Inger Sodergren  
" La jeune fille  et la  mort  "
Der Tod und das Mädchen 

Lied  opus 7 n°3 D531(1817)

Poème de Matthias Claudius
poète allemand (1740-1815)
Texte original allemand Traduction française 
Das Mädchen
Vorüber!
Ach, vorüber!
Geh, wilder Knochenmann!
Ich bin noch jung, geh Lieber!
Und rühre mich nicht an.

Der Tod
Gib deine Hand, du schön und zart Gebild!
Bin Freund, und komme nicht, zu strafen.
Sei gutes Muts! ich bin nicht wild,
Sollst sanft in meinen Armen schlafen!

La jeune fille
Va-t'en! Ah! va-t'en!
Disparais, odieux squelette!
Je suis encore jeune, va-t-en!
Et ne me touche pas.

La Mort
Donne-moi la main, douce et belle créature!
Je suis ton amie, tu n'as rien à craindre.
Laisse-toi faire! N'aie pas peur
Viens doucement dormir dans mes bras

   http://fr.wikipedia.org/wiki/La_jeune_fille_et_la_mort_%28Lied%29  

(Une   traduction  qui  conviendra  à  Brigitte   Massin ... paragraphe ci- dessous)


"... Encore une fois pour Schubert , voici le thème de la mort accordé à son inspiration ... à son psychisme.Le poème de Claudius comporte deux strophes : la prière de la jeune fille :"Laisse-moi spectre terrible, je suis si jeune , va et ne me prends pas ." et la réponse de la Mort : "Donne-moi ta main , belle et douce créature; je suis ton amie et ne viens pas te punir ! Courage je ne suis pas cruelle, tu dormiras doucement dans mes bras."
Il n'est peut être pas inutile de rappeler qu'en allemand , la mort (ou si l'on préfère le trépas) est un substantif masculin :der Tod . Dans les estampes allemandes de l'age flamboyant (...) une iconographie abondante montre un squelette aux allures de gentilhomme , enlaçant une jeune femme avec les gestes caractéristiques d'un séducteur masculin. Dans le texte allemand du poème de Claudius , la précision n'est pas moins nette : ce cruele squelette que la jeune fille supplie de s'éloigner proteste qu'il est un ali (et non une amie) et qu'il n'est pas cruel (et non cruelle) . Faute d'y songer on ne comprendrait pas assez intimeement la terrible séduction que la musique de Shubert rend fascinante : quand le squelette convie la eune fille à dormir dans ses bras , ce n'est pas au sommeil du néant mais à de macabres épousailles qu'il l'entraine. " Brigitte Massin : Frantz Schubert chez Fayard


Le quatuor  à  cordes   en  ré mineur (1824) D810

Toutes  les ressources  des cordes sont utilisées  par le génie du   compositeur  pour  organiser    ce  dialogue  avec la Mort ,  tour à  tour   déchirantes  , ( certaines mesures  sont  quasi   insupportables  dans leur émotion extrème, des aigus   ou  les  frottés  de l'archet)  tantôt   plaintives ,   implorantes. La résonance  musicale  de la  cruauté  n'en  est pas  absente quand elles tyrannisent  la   mélodie  du  violon qui  personnifie   la   jeune fille  osant  les  mesures  légères  jusqu'à l'insouciance  , donnant  toute   sa  puissance à  l'intensité dramatique.  

 

Death and the Maiden 1 , Allegro (part 1)


  Death and the Maiden 2 Andante  con  moto (part 1)

 Death and the Maiden 3 Scherzo allegro  molto

 

 

Death and the Maiden : 4,  presto


Une belle  analyse  de Esprits  nomades 

et 
un site interessant  sur la  danse  macabre 
 ...........Ce thème a un passé à multiples facettes. Il prend racine dans de très vieilles traditions mythologiques: chez les anciens Grecs, le rapt de Perséphone (Proserpine chez les Romains) par Hadès (Pluton), dieu des Enfers, est une claire préfiguration de cette collision entre Éros et Thanatos. La jeune déesse cueillait des fleurs en compagnie de nymphes insouciantes lorsqu'elle aperçut un joli narcisse et le cueillit. À ce moment, la terre s'entrouvrit; Hadès sortit des abysses et enleva Perséphone.
C'est cette ancienne vision qui sera mise en forme à la fin du 15e siècle pour devenir le thème de la jeune fille et la Mort. Celui-ci connaîtra son point culminant chez les artistes allemands de la Renaissance. Dans presque toutes les danses macabres, déjà, figurait une rencontre de la Mort avec une ravissante pucelle; on trouvait aussi une jeune femme dans le thème des trois âges et la Mort. Mais ces oeuvres ne dégageaient en général aucun érotisme (sauf quelques rares exceptions, comme la danse macabre de Berne, peinte par Niklaus Manuel Deutsch)......°

samedi 25 juin 2011

"Un seul être vous manque..." Lamartine /Ravel, Piano Concerto in Sol , adagio assai,- /J.B.C. COROT

Ravel, Piano Concerto in Sol - 2 (Adagio Assai) - Michelangeli


L'isolement

Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur ;
Là le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.

Cependant, s'élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N'éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante
Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l'immense étendue,
Et je dis : " Nulle part le bonheur ne m'attend. "

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D'un oeil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
Qu'importe le soleil ? je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;
Je ne demande rien à l'immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ;
Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puîs-je, porté sur le char de l'Aurore,
Vague objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi !
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ?
Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand là feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Lamartine ; Méditations  poetiques

Jean  Baptiste  Camille  Corot A la rive  du  fleuve

de la flûte enchantée de Mozart : "Papagena / Papageno!"



 Pour  ne  pas sombrer , en ce  beau   samedi  de juin,  dans   une humeur mélancolique  , ce merveilleux  duo  de Mozart  de la flûte enchantée .

vendredi 24 juin 2011

Grieg : la chanson de Solveig

 

Andersen : mes contes préférés; L'histoire d'une mère

Le  conte  le plus bouleversant  que  je  connaisse  

L’HISTOIRE D’UNE MERE – conte d’Andersen de 1848 –

Dans la  traduction d'une  de mes amies 

La mère s’assit à côté de son enfant ; elle était profondément triste car elle craignait qu’il ne meure. Il était très pâle et ses petits yeux étaient clos, et parfois on entendait une respiration lourde et profonde, comme un sanglot ; alors, la mère regardait le pauvre petit être, plus triste que jamais.
On frappa à la porte et un pauvre vieil homme entra. Il était enveloppé dans quelque chose qui ressemblait à une grande couverture de cheval dont il avait vraiment besoin pour se tenir chaud car l’hiver était très froid. Le pays, partout, était couvert de neige et de glace et le vent était si cinglant qu’il coupait les visages.
Le petit enfant s’était assoupi et la mère, voyant que le vieil homme tremblait de froid, se leva et lui mit à réchauffer sur le fourneau un petit bock de bière. Le vieil homme s’assit et berça l’enfant dans son berceau ; et la mère s’assit aussi sur une chaise à côté de lui, regarda son enfant malade qui respirait bruyamment et saisit une de ses petites mains.
« Je le garderai, n’est-ce pas ? » dit-elle. « Notre Dieu miséricordieux ne me le prendrait pas ».
Le vieil homme, qui en réalité était la Mort elle-même, hocha la tête de cette façon particulière qui peut signifier soit oui soit non. Et la mère baissa les yeux, cependant que des larmes coulaient le long de ses joues.
Alors, sa tête se fit lourde car elle n’avait pas fermé l’oeil depuis plusieurs jours, et elle s’endormit pour un court instant. Elle s’éveilla tremblante de froid et regarda autour d’elle. Le vieil homme n’était plus là. Il était parti en emmenant son fils ! Dans un coin de la pièce, la vieille pendule commença à sonner ; la pauvre mère se précipita hors de la maison en appelant son enfant. Dehors, dans la neige, était assise une femme vêtue de vêtements noirs qui dit à la mère : « C’est la mort qui était avec toi. Je l’ai vue qui emmenait ton enfant ; elle allait plus vite que le vent et elle ne rend jamais sa proie ».
« Dis-moi seulement de quel côté elle est allée » dit la mère. « Montre-moi le chemin et je saurai la trouver ».
« Je connais le chemin » dit la femme aux vêtements noirs, « mais avant de te le dire, tu dois me chanter toutes les chansons que tu as chantées à ton enfant ; j’adore ces chansons. Je suis la Nuit et j’ai vu couler tes larmes tandis que tu chantais ».
« Je te les chanterai toutes » dit la mère,  « mais ne me retiens pas maintenant. Je dois la ratrapper et retrouver mon enfant ».
Mais la Nuit s’assit sans rien dire, et attendit. Alors la mère chanta en pleurant et en se tordant les mains. Il y avait beaucoup de chansons et toujours plus de larmes. A la fin, la Nuit dit : « va sur ta droite, dans la sombre forêt de pins. J’ai vu la Mort prendre cette route avec ton enfant ».
Dans le bois, la mère arriva à un carrefour et ne sut pas quel chemin prendre. Devant elle, il y avait un buisson d’épines qui n’avait ni feuilles ni fleurs car on était en hiver, et des glaçons pendaient à ses branches. « As-tu vu la Mort passer par là avec mon petit enfant ? » demanda-t-elle ?
« Oui » répliqua le buisson, « mais je ne te dirai le chemin qu’elle a pris que lorsque tu m’aura réchauffé contre toi. Je suis gelé à en mourir et je vais me transformer en glace ».
Alors, elle pressa le roncier contre elle si fort qu’il dégela et que les épines lui transpercèrent la peau ; et de grosses gouttes de sang de répandirent. Alors, du roncier jaillirent de vertes et tendres feuilles qui devinrent des fleurs dans la froide nuit d’hiver, réchauffant le cœur de la pauvre mère. Alors, le buisson lui montra le chemin qu’elle devait prendre.
Elle arriva près d’un grand lac à la surface duquel on ne voyait aucune barque. Le lac n’était pas suffisamment gelé pour qu’elle puisse le traverser à pied. Cependant, elle devait passer si elle voulait retrouver son enfant. Alors, elle eut l’idée folle de boire l’eau du lac ; elle espérait qu’un miracle se produirait qui viendrait l’aider.
« Tu n’y arriveras jamais » lui dit le lac. « Faisons un marché tous les deux, ce sera beaucoup mieux. J’adore les perles, et tes yeux sont les plus pures que j’ai jamais vues. Si tu fais tomber ces yeux dans mes eaux, alors je t’emmenerai vers la grande serre où réside la Mort et où elle cultive les fleurs et les arbres qui représentent chacun une vie humaine ».
« Oh, que ne donnerais-je pas pour reprendre mon enfant » dit la mère en pleurant. Comme elle continuait à pleurer, ses yeux tombèrent dans les profondeurs du lac où ils devinrent deux précieuses perles.
Alors le lac la souleva et la déposa sur la rive opposée comme l’aurait fait une balançoire. Elle se trouva devant un magnifique bâtiment d’une longueur impressionnante. Personne n’aurait pu dire s’il s’agissait d’une montagne couverte de forêts et remplie de grottes ou d’une construction. Mais la pauvre mère ne pouvait rien voir puisqu’elle avait donné ses yeux au lac. « Où pourrais-je trouver la Mort qui est partie avec mon petit enfant ? » demanda-t-elle.
« Elle n’est pas encore arrivée » dit une vieille femme aux cheveux gris qui se promenait par là et qui arrosait la serre de la Mort. « Comment avez-vous fait pour trouver le chemin jusqu’ici et qui vous a aidé ? »
« Dieu m’a aidée » répondit-elle. « Il est miséricordieux ; n’aurez-vous pas pitié de moi vous aussi ? Où pourrais-je trouver mon petit enfant ? »
« Je ne vois pas qui c’est » dit la vieille femme, « et vous êtes aveugle. Beaucoup de fleurs et d’arbres sont morts cette nuit, et la Mort viendra bientôt les transplanter. Vous savez déjà que chaque être humain possède un arbre de vie ou une fleur de vie, ainsi qu’il en a été fixé pour lui. Ils ressemblent aux autre plantes, mais ils ont un cœur qui bat. Le cœur des enfants bat aussi. Vous pourrez peut-être reconnaître celui de votre enfant. Mais, que me donnerez-vous si je vous en dis plus ? »
« Je n’ai rien à donner » dit la mère affligée, « mais j’irais au bout de la Terre pour vous ».
« Vous ne pouvez pas m’être utile » dit la vieille femme, « mais vous pouvez me donner vos longs cheveux noirs. Vous savez qu’ils sont beaux et ils me plaisent. Vous pouvez prendre mes cheveux blancs en échange ».
« Vous ne demandez rien d’autre ? » dit-elle. « Je vous les donnerai avec plaisir ».
Elle donna ses beaux cheveux et reçut en retour les boucles blanches de la vieille femme. Puis elles entrèrent dans la grande serre de la Mort, où les fleurs et les arbres croissaient ensemble en une superbe profusion. Des jacinthes en fleurs, sous des cloches de verre, et des pivoines comme des arbres. Là poussaient des plantes d’eau, certaines toutes fraîches et d’autres paraissant malades, avec des serpents d’eaux tournant autour d’elles et des crabes noirs qui grimpaient à leur tige. Là se dressaient de nobles palmiers, des chênes et sous eux s’épanouissaient thym et persil. Chaque arbre et fleur avait un nom ; chacun représentait une vie humaine et appartenait à des gens encore en vie, les uns en Chine, les autres au Groenland et dans toutes les parties du monde. Quelques grands arbres avaient été plantés dans des petits pots, si bien qu’étant à l’étroit, ils semblaient sur le point de faire éclater le pot en mille morceaux, alors que de nombreuses petites fleurs fragiles poussaient en pleine terre, avec de la mousse autour d’elles, tendrement soignées et surveillées. La mère emplie de chagrin se pencha au-dessus des petites plantes et écouta le cœur humain battre dans chacune d’elles, et reconnut les battements de cœur de son fils parmi des millions d’autres.
« Il est ici » s’écria- t-elle, tendant les mains vers une petite fleur de crocus qui laissait pendre sa tête malade.
« Ne touchez pas les fleurs » s’exclama la vieille femme, « mais mettez-vous là ; quand la Mort viendra – je l’attends d’une minute à l’autre – ne la laissez pas se saisir de cette plante, mais menacez-la de faire la même chose avec les autres plantes. Ca lui fera peur car elle doit rendre des comptes à Dieu pour chacune d’elles. Nulle ne doit être arrachée sans avoir la permission de le faire ».
Un courant d’air glacé se fit sentir à travers la serre et la mère aveugle sentit que la Mort était là.
« Comment avez-vous fait pour arriver jusqu’ici ? » demanda-t-elle.  « Comment avez-vous fait pour aller plus vite que moi ? »
« Je suis une mère », répondit-elle.
Alors la Mort tendit la main vers la délicate petite fleur ; mais elle l’entoura de ses mains à elle et la tint solidement mais avec précaution de peur d’abîmer une des feuilles. Alors la Mort souffla sur ses mains ; elle sentit son souffle aussi glacé que le vent et ses mains tombèrent à terre, sans force.
« Vous ne pouvez rien contre moi » dit la Mort.
« Mais Dieu peut, lui » répondit-elle
« Je fais uniquement Sa volonté » répliqua la Mort. « Je suis son jardinier. Je m’occupe de tous ses arbres et fleurs pour les transplanter dans les jardins du Paradis dans lieu inconnu. Qu’advient-il d’eux et à quoi ce jardin ressemble, je ne peux vous le dire ».
« Rendez-moi mon enfant ! » dit la mère, pleurant et implorant. Et elle saisit deux jolies fleurs dans ses mains en s’écriant : « Je vais arracher toutes vos fleurs parce que je suis désespérée ! »
« Ne les touchez pas » dit la Mort. « Je sais que vous être malheureuse ; voulez-vous rendre une autre mère aussi malheureuse que vous ? »
« Une autre mère ! » s’écria la pauvre femme en libérant les fleurs.
« Voici vos yeux » dit la Mort. « Je les ai repêché pour vous, tellement ils brillaient. Mais je ne savais pas qu’ils étaient à vous. Remettez-les en place –ils sont plus lumineux maintenant qu’avant – et ensuite, regardez dans le puit profond qui est près d’ici. Je vous dirai le nom des deux fleurs que vous vouliez arracher et vous verrez l’avenir des êtres qu’elles représentent et les conséquences de leur destruction. »
Alors elle regarda dans le puit. C’était merveilleux de constater comment l’un d’eux devenait une bénédiction pour le monde et comme il répandait la joie et le bonheur autour de lui. Mais elle vit que la vie de l’autre était pleine de misère, de pauvreté et de malheur.
« Les deux sont voulus par Dieu » dit la Mort.
« A qui est la fleur qui n’a pas de chance et à qui est celle qui est bénie ? » dit-elle.
« Je ne peux vous le dire » dit la Mort. « Tout ce que je sais, c’est que l’une des deux fleurs est votre propre enfant. C’est l’avenir de votre enfant que vous avez vu, -l’avenir de votre propre enfant ».
Alors la mère se lamenta : « lequel des deux appartient à mon enfant ? dites-le moi. Délivrez mon malheureux enfant. Délivrez-le de tant de misère. Emportez-le. Emmenez-le dans le royaume de Dieu. Oubliez mes larmes et mes prières. Oubliez ce que j’ai dit ou fait. »
« Je ne comprends pas » dit la Mort. « Voulez-vous récupérer votre enfant ou dois-je l’emmener dans un lieu que vous ne connaissez pas ? »
Alors la mère se tordit les mains, tomba à genoux et pria Dieu : « N’écoute pas mes prières si elles sont contraires à ta volonté qui est toujours ce qu’il y a de mieux. Oh, ne les écoute pas ! » Et sa tête retomba sur sa poitrine.
Alors, la Mort emmena son enfant en une terre inconnue.

Cezanne : fleurs au vase bleu


 Quelques   une  des " Fleurs au vase  bleu "




Pretextes  à la  recherche  acharnée  de  la composition  et   de la résonance  des  couleurs  ,  fleurs  et  fruits servent    souvent  de  motif au  peintre .  Mais  Cézanne  avait  aussi  le  goût   des  choses  simples   et des  objets  du quotidien  dont il  subissait le  charme .A près  la  désintégration  du  groupe impressionniste  Cézanne  poursuit une  voie personnelle  dans la  solitude  d'Aix en provence,  reconstruit  et  réorganise le  monde  des formes . en se fondant  sur  la "petite  sensation  "  et l'observation de la nature , avec  référence constante au  sujet et refus  de  tout élément  littéraire  et philosophique  . Le tableau  est  une entité en soi et  pour  soi , qui  ne  tient qu'aux valeurs picturales: '"Quand la couleur   a sa  richesse ,  la  forme  a sa plénitude"



Andersen , mes contes préférés :The Red shoes


The Red Shoes Ballet - Part One (The Red Shoes)



L'aspect religieux de ce conte est difficilement contournable  puisque c'est pour avoir porté  des souliers rouges , le jour de sa confirmation (et en d'autres circonstances "sacrées" comme  l'enterrement de sa  protectrice ) que Karen doit  subir sa malédiction . L'orgueil  et la vanité détournent  les  enfants (et les  hommes ) du  droit chemin  et de leur relation à Dieu. Inspiré de la tradition  judéo-chrétienne la plus  mortifère , Andersen arme d'un  glaive , l'ange  chargé de guider  Karen  sur la voie de la rédemption   et lui fait combattre les faiblesses  humaines impitoyablement par l'épée.
Les  tortures diaboliques qui tourmentent  la jeune fille portant les souliers envoûtés,  condamnée à danser jour et nuit  sont cruelles, mais  le prix du  pardon  encore bien  davantage.: elle ne se libérera  de l'enchantement qu'en se mutilant .
 "Il faut  couper  le membre par lequel  nous avons  péché"  disent les vieux textes sacrés, ou  qui nous  font souffrir ce que Molière avait  si bien  tourné en  dérision .
Le  cinéma des années  40 (1948)  a tiré de ce conte  cruel  une adaptation  féerique mais non  moins  moraliste  grâce  en grande  partie à  la chorégraphie qui sait si  bien  exprimer la séduction  et  la tyrannie comme  toutes tensions  dramatiques par cette beauté du mouvement dont  s'efface toute trace de l'effort douloureux,   . 
Les  réalisateurs avaient fait preuve d'un talent  visionnaire dans la conception  de leur art  


fiche du  film de Kinok.com
Sortie en France : 10 juin 1949
Titre original
: The red shoes
Réalisation, production et scénario
: Michael Powell, Emeric Pressburger
Production : The Archers.
Producteur : George Busby
Scénario : Emeric Pressburger d’après une histoire d’Hans Christian Andersen
Directeur de la photographie : Jack Cardiff
Pellicule : Technicolor.
Effets spéciaux : F. George Dunn, E. Hague (photographie Technicolor composite).
Montage : Reginald Mills
Directeur artistique : Arthur Lawson
Dessinateurs : Don Picton, V. B. Wilkins, V. Shaw, Albert Withy, G. Heavens, Bernard Goodwin.
Masques : Terence Morgan
Musique : Brian Easdale
Direction musicale : Brian Easdale, jouée par le Royal Philarmonic Orchestra
Son : Charles Poulton

Interprétation :
Moira Shearer (Victoria Page), Anton Walbrook (Boris Lermontov), Marius Goring (Julian Craster), Robert Helpmann (Ivan Boleslawsky), Léonide Massine (Grisha Ljubov), Albert Basserman (Ratov), Ludmilla Tcherina (Boronskaja), Esmond Knight (Livingstone « Livy » Montague), Austin Trevor (professeur Palmer), Eric Berry (Dimitri)...

The Red Shoes Ballet - Part Two (The Red Shoes)



 mais c'est  au génie d'Andersen  que  revient  l'intensité  de  cette  association du  bien et  du mal où  la grâce et  l'innocence   symbolisent le mal dans la délicate beauté de deux souliers  rouges.
La danseuse est interpellée par son professeur : "Pourquoi veux-tu danser ?" Réponse : "Pourquoi voulez-vous vivre ?" L'art devient inséparable de la vie, à ce point consubstantiel à elle qu'on peut en mourir.(un  commentaire du  film )

Jacqueline du Pré - Kol nidrei Op. 47 - Max Bruch

jeudi 23 juin 2011

Hans Christian ANDERSEN



Rêve  danois

Vous ne serez  sans doute pas  surpris si  je vous  dis  que  je   me suis   nourrie  de  contes  et  de légendes
Jamais je ne les  ai  reniés et  quoi  je   fasse  , quelles  que  soient les  circonstances et  mon  évolution , j’en   sens les  marques  à  chaque  instant  au  plus  profond  de moi  et de mes  options   de  toutes  natures
Mon  Grand  Maitre  en  ce domaine   fut   Andersen.
Hans  Christian   ANDERSEN  , religieux  chrétien  et  protestant ,inconcevable pour  une  athée ?

Avec  mon  "accession  à  l’athéisme", le  divin  a  pris  la  coloration  du  Merveilleux et   tout  autant  que  Paul Veyne  qui  s’est  longuement  interrogé  sur les  croyances  des   Grecs  en leurs  mythes , -quid  des  contes  de  nourrice  de  Platon ?  -  je me suis  aussi  questionnée  pour  arriver  à  la  conclusion  satisfaisante   qu’on peut  fort  bien  faire cohabiter  le rêve  et la plus profonde  sagesse, la foi  et  la  raison .
C’est là  une  des  plus  grandes  capacités  de  l’esprit  humain  qui  pour  survivre  crée  ses  propres  réponses  aux  questions  qui  n’en   ont  pas . Dans le  Merveilleux   l’impossible  trouve  sa  solution  comme  le hasard   répond  à  l’absurde .
De la même manière qu’il a construit ses mythes qui fondent ses origines , il véhicule par le légendaire pour petits et grands , pour l’enfant qui n’est autre que le père de l’homme , cette structure morale impérieuse et nécessaire où le Bien triomphe sur le Mal dans des voies impénétrables .

......

Barbara Jacques Prevert, Prévert , Reggiani

"Je dis  tu  à  tous  ceux  que j'aime...."

 

 

Rappelle-toi Barbara : Serge Reggiani . poème de Jacques Prévert

 

Barbara

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t'ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N'oublie pas
Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m'en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j'aime
Même si je ne les ai vus qu'une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s'aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N'oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l'arsenal
Sur le bateau d'Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n'est plus pareil et tout est abimé
C'est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n'est même plus l'orage
De fer d'acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l'eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Jacques Prévert, Paroles

mercredi 22 juin 2011

Sibelius symphonie n°3 opus 52 mouvements 1, 2, 3


- 1. Allegro moderato 

 

- 2. Andantino con moto, quasi allegretto 

 

- 3.  Allegro ma non tanto

 

Romeo e Giulietta - Teatro alla Scala (2000) DIVIN !! Sublime !!

Prokofiev - Romeo and Juliet -scène du bal

VENISE LA Rouge - Charles Gounod Alfred de Musset

Felicity Lott - VENISE - Charles Gounod
 
Un  petit  tour  à  Venise  en   Compagnie  de  Charles   Gounod  et  d'Alfred  de  Musset 

Dans Venise la rouge,
Pas un bateau qui bouge,
Pas un pêcheur dans l'eau,
Pas un falot.

La lune qui s'efface
Couvre son front qui passe
D'un nuage étoilé
Demi-voilé.

Tout se tait, fors les gardes
Aux longues hallebardes,
Qui veillent aux créneaux
Des arsenaux.

Ah! maintenant plus d'une
Attend, au clair de lune,
Quelque jeune muguet,
L'oreille au guet.

Sous la brise amoureuse
La Vanina rêveuse,
Dans son berceau flottant
Passe en chantant;

Tandis que pour la fête
Narcissa qui s'apprête,
Met devant son miroir
Le masque noir.

Laissons la vieille horloge
Au palais du vieux doge
Lui compter de ses nuits
Les longs ennuis.

Sur sa mer nonchalante,
Venise indolente
Ne compte ni ses jours
Ni ses amours.

Car Venise est si belle
Qu'une chaîne sur elle
Semble un collier jeté
Sur la beauté.

ALFRED DE MUSSET
 

La beauté fragile du ballet



Voilà plus de   quatre  siècles que  cet  art    né  à  la  cour  de  Henri III enchante le monde. Quatre  siècles que la  dans classique élève  l'homme , magnifie  la  femme et  promeut une noblesse du  corps qui  eclipse  toutes les  aristocraties.  Une  nacienne  danseuse raconte  cette  épopée dans la  plus  belle   histoire  jamais ecrite  sur  cet  art  d'exception  dont  elle  annonce  aussi  le   declin . (The New York times)

Apoollo's angels A history  of  ballet. Random  house  2010 de  Jennifer  Homans

"Une  poignée  de  rêveurs  fous et  de  danseurs ont  magnifié la  plus haute   expression  du  physique  humain"

"A  la vue  de   Marie  Taglioni en  sylphide, Chateaubriand  fut  transporté dans   des  "états  frénétiques  de  désir  incontrolé."
Krouchtchev avait  vu  tant  de  fois  Le  lac des cygnes  que ses rêves étaient   peuplés de  chars  d'assaut  et  de  tutus blancs.
Le ballet  est  un exercice si  éthéré qu'il  semble  n'avoir plus sa place  dans ce monde mû par  la  technologie . 

 Extraits et  photo de  la revue Books  mai 2011

mardi 21 juin 2011

Paul Cézanne. Dans le parc du Château Noir



Encore  une  oeuvre  pour  laquelle  j'ai  un faible  particulier .

Notre   "Beau"  est  inépuisable  .  J'aimerais  pouvoir   m'attarder  plus longtemps   ,  mais  c'est impossible...
Le  plaisir   nous sollicite   au  gré de nos  humeurs , du  temps  ou de nos [...]  .Un mot  en  entraine  un autre ,  une  image résonne  et  la musique emprunte   formes  et  couleurs ..
Ce n'est pas  une  si  mauvaise chose  que  celle  qui  consiste   à  butiner   .   Mon remède   c'est  alors  de  tout  garder  auprès  de moi , d'une  manière ou  d'une  autre  , savoir  que  tout  est là pour  revenir  tantôt  à  l'un  , tantôt  à l'autre, à certains  seulement  plus  souvent  qu'  à d'autres  ... 
Si ce n'est pas  toujours   vrai  ailleurs  , en Art , c'est  possible...

"Tout choix  est effrayant  , quand on  y  songe: effrayante  une liberté que  ne  guide pas  un  devoir."
André Gide  Les  nourritures terrrestres., Livre  Premier


Pablo Neruda : El canto général , "Je suis venu afin que tu chantes avec moi"


Obertura para un Canto general de Pablo Neruda,Acalanto


El Canto General

(1950 - extraits )

Je prends congé, je rentre
chez moi, dans mes rêves,
je retourne en Patagonie
où le vent frappe les étables
où l'océan disperse la glace.
Je ne suis qu'un poète
et je vous aime tous,
je vais errant par le monde que j'aime :

dans ma patrie
on emprisonne les mineurs
et le soldat commande au juge.
Mais j'aime, moi, jusqu'aux racines
de mon petit pays si froid.
Si je devais mourir cent fois,
c'est là que je voudrais mourir
et si je devais naître cent fois
c'est là aussi que je veux naître
près de l'araucaria sauvage,
des bourrasques du vent du sud
et des cloches depuis peu acquises.

Qu'aucun de vous ne pense à moi.
Pensons plutôt à toute la terre,
frappons amoureusement sur la table.
Je ne veux pas revoir le sang
imbiber le pain, les haricots noirs,
la musique: je veux que viennent
avec moi le mineur, la fillette,
l'avocat, le marin
et le fabricant de poupées,
Que nous allions au cinéma,
que nous sortions
boire le plus rouge des vins.

Je ne suis rien venu résoudre.


Je suis venu ici chanter
je suis venu
afin que tu chantes avec moi.

lundi 20 juin 2011

Debussy "Syrinx"

Debussy  Syrinx

La Syrinx

Le son de la Syrinx est doux au soir tranquille.
Faune ! Pour t'écouter la Nymphe des roseaux
A quitté sa retraite, et l'on voit sur les eaux
Comme un cygne glisser sa forme juvénile. [...]

Pierre  de Bouchaud 1866-1925


Narcisse (Paul Valéry : fragments du Narcisse), J.W.Waterhouse


Echo  et  Narcisse  de  John William  Waterhouse




Fragments du NARCISSE


Te voici,  mon doux corps de  lune et de rosée,
O forme  obéissante  à mes voeux  opposée !
Qu'ils sont beaux,  de mes bras les dons vastes et vains !
Mes lentes  mains, dans  l'or adorable se  lassent
D'appeler ce captif que  les feuilles enlacent ;
Mon coeur jette aux échos l'éclat des  noms divins !....
Mais que ta bouche est belle en ce  muet blasphème !
O semblable ! ... Et pourtant  plus parfait que moi-même,
Ephémère  immortel, si clair devant mes yeux,
Pâles  membres de perle, et ces cheveux soyeux,
Faut-il qu'à peine aimés,  l'ombre les obscurcisse ,
Et que la nuit déjà nous divise,  ô Narcisse ,
Et glisse entre nous deux le fer qui coupe  un fruit !
Qu'as-tu ?                                                                  
Ma plainte  même est funeste ?...
                                                                      Le bruit
Du souffle que j'enseigne à tes  lèvres, mon double ,
Sur la  limpide  lame a fait courir un trouble !...
Tu trembles... Mais ces  mots que j'expire à genoux
Ne sont pourtant qu'une  âme  hésitante entre nous,
Entre ce front si  pur et ma  lourde mémoire...
Je suis si  près de toi que  je pourrais te boire ,
O visage !... Ma soif est un esclave  nu...
Jusqu'à ce temps charmant,  je m'étais inconnu,
Et je ne savais pas me chérir  et  me  joindre !
Mais te voir, cher esclave, obéir à la moindre
Des ombres dans  mon coeur se fuyant  à regret ,
Voir sur  mon front  l'orage et  les feux d'un secret ,
Voir , ô merveille , voir ! ma bouche  nuancée
Trahir... peindre sur l'onde une fleur de pensée,
Et quels événements étinceler dans l'oeil !
J'y trouve un tel trésor d'impuissance et d'orgueil,
Que nulle vierge  enfant échappée au satyre,
Nulle ! aux fuites habiles, aux chutes sans émoi,
Nulle des  nymphes,  nulle  amie, ne m'attire
Comme tu fais sur  l'onde, inépuisable  Moi ! ...

Paul  Valéry