jeudi 13 février 2020

Verhaeren : L'amante


 Du recueil : Les forces tumultueuses (1902)
 
de  Théo  van  Rysselberghe
L'amante
Mon rêve est embarqué sur une île flottante,
Les fils dorés des vents captent, en leurs réseaux,
Son aventure au loin sur la mer éclatante ;
Mon rêve est embarqué, sur une île flottante,
Avec de grandes fleurs et de chantants oiseaux.

Pistils dardés ! pollens féconds et fleurs trémières !
Un rut immense et lourd semble tanguer dans l'air ;
Les blancs magnolias sont des baisers faits chair
Et les senteurs des lys parfument la lumière.

Les pivoines, comme des coeurs
Rouges, brûlent dans la splendeur ;
L'air pantelle d'amour et ses souffles se nouent ;
L'ombre est chaude, comme un sein sous la joue ;
De larges gouttelettes
Choient des branches, infatigablement,
Et les roses et les iris vont se pâmant,
Sur des lits bleus de violettes.

Je me suis embarqué sur une île éclatante
De pampres verts et de raisins vermeils,
Les arbres en sont clairs et leurs branches flottantes
Semblent, de loin en loin, des drapeaux de soleil.
Le bonheur s'y respire, avec sa violence
De brusque embrasement et de torride ardeur.
Le soir, on croit y voir s'entremordre les fleurs
Et les torches des nuits enflammer le silence.

- Y viendras-tu jamais, toi, que mes voeux appellent
Du fond de l'horizon gris et pâle des mers,
Toi dont mon coeur a faim, depuis les jours amers
Et les saisons d'antan des enfances rebelles ?

Mon île est harmonique à ton efflorescence,
Où que tu sois accepte, ainsi que messagers
Partis vers ta beauté sans pair et ta puissance,
Les parfums voyageurs de ses clairs orangers.

Arrive - et nous serons les exaltés du monde,
De la terre, de la forêt et des cieux roux,
L'univers sera mien, quand j'aurai tes genoux
Et ton ventre et ton sein et ta bouche profonde,
A labourer sous mon amour fécond et fou.

Je me suis embarqué, sur une île gonflée
De grands désirs pareils à des souffles venus
D'un pays jeune et ingénu ;
Un fier destin les guide et les condense, ici,
Comme un faisceau de voix, d'appels, de cris,
Au coeur des batailles et des mêlées.

Les yeux des étangs bleus et l'extase des flores
Regarderont passer notre double beauté,
Et les oiseaux, par les midis diamantés,
Scintilleront, ainsi que des joyaux sonores.

Nous foulerons des chemins frais et flamboyants,
Qu'enlacera l'écharpe d'eau des sources pures,
Un air de baume et d'or que chaque aurore épure
Assouplira notre corps en les vivifiant.

Nos coeurs tendus et forts s'exalteront ensemble
Pour plus et mieux comprendre et pour comprendre encor
Sans avoir peur jamais d'un brutal désaccord
Sur la fierté du grand amour qui nous rassemble.

Nous serons doux et fraternels, étant unis.
Tout ce qui vit nous chauffera de son mystère ;
Nous aimerons autant que nous-mêmes la terre ;
Les champs et les forêts, la mer et l'infini.

Nous nous rechercherons, comme de larges proies,
Où tout espoir, où tout désir peut s'assouvir :
Prendre pour partager, et donner pour jouir !
Et confondre ce qui s'échange, avec la joie !

Oh ! vivre ainsi, fervents et éperdus,
Trempés de tout notre être, en les forces profondes
Afin qu'un jour nos deux esprits fondus
Sentent chanter en eux les grandes lois du monde.

mercredi 5 février 2020

Rysselberghe et Verhaeren

Theo  van  Rysselberghe1907 Jersey

"Je ne puis voir la mer sans rêver de voyage.."
Emile Verhaeren
(le voyage 1902,  dans le recueil les forces tumultueuses)


Le voyage



Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.
Le soir se fait, un soir ami du paysage,
Où les bateaux, sur le sable du port,
En attendant le flux prochain, dorment encor.

Oh ce premier sursaut de leurs quilles cabrées,
Au fouet soudain des montantes marées !
Oh ce regonflement de vie immense et lourd
Et ces grands flots, oiseaux d’écume,
Qui s’abattent du large, en un effroi de plumes,
Et reviennent sans cesse et repartent toujours !

La mer est belle et claire et pleine de voyages.
A quoi bon s’attarder près des phares du soir
Et regarder le jeu tournant de leurs miroirs
Réverbérer au loin des lumières trop sages ?
La mer est belle et claire et pleine de voyages
Et les flammes des horizons, comme des dents,
Mordent le désir fou, dans chaque coeur ardent :
L’inconnu est seul roi des volontés sauvages.

Partez, partez, sans regarder qui vous regarde,
Sans nuls adieux tristes et doux,
Partez, avec le seul amour en vous
De l’étendue éclatante et hagarde.
Oh voir ce que personne, avec ses yeux humains,
Avant vos yeux à vous, dardés et volontaires,
N’a vu ! voir et surprendre et dompter un mystère
Et le résoudre et tout à coup s’en revenir,
Du bout des mers de la terre,
Vers l’avenir,
Avec les dépouilles de ce mystère
Triomphales, entre les mains !

Ou bien là-bas, se frayer des chemins,
A travers des forêts que la peur accapare
Dieu sait vers quels tourbillonnants essaims
De peuples nains, défiants et bizarres.
Et pénétrer leurs moeurs, leur race et leur esprit
Et surprendre leur culte et ses tortures,
Pour éclairer, dans ses recoins et dans sa nuit,
Toute la sournoise étrangeté de la nature !

Oh ! les torridités du Sud – ou bien encor
La pâle et lucide splendeur des pôles
Que le monde retient, sur ses épaules,
Depuis combien de milliers d’ans, au Nord ?
Dites, l’errance au loin en des ténèbres claires,
Et les minuits monumentaux des gels polaires,
Et l’hivernage, au fond d’un large bateau blanc,
Et les étaux du froid qui font craquer ses flancs,
Et la neige qui choit, comme une somnolence,
Des jours, des jours, des jours, dans le total silence.

Dites, agoniser là-bas, mais néanmoins,
Avec son seul orgueil têtu, comme témoin,
Vivre pour s’en aller – dès que le printemps rouge
Aura cassé l’hiver compact qui déjà bouge –
Trouer toujours plus loin ces blocs de gel uni
Et rencontrer, malgré les volontés adverses,
Quand même, un jour, ce chemin qui traverse,
De part en part, le coeur glacé de l’infini.

Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.
Le soir se fait, un soir ami du paysage
Où les bateaux, sur le sable du port,
En attendant le flux prochain dorment encor…

Oh ce premier sursaut de leurs quilles cabrées
Aux coups de fouet soudains des montantes marées !

mercredi 29 janvier 2020

Verhaeren: les Arbres

(1887 du recueil  "les soirs")


Les arbres



Quand  les terreaux, déjà roussis et purpurins,
Flamboient, sous  les couchants mortuaires d’automne,
On voit, d’un carrefour livide et  monotone,
Partir  pour  l’infini les arbres  pèlerins ;

Les  pèlerins  s’en  vont, grands  de  mélancolie,
Pensifs, pieux et lents, par  les routes du soir,
Les  pèlerins géants et  lourds et laissant choir
Leur  feuillage de pleurs de tristesse et de  lie ;

Les  pèlerins  marchands  invariablement,
Toujours,  sur double rang, depuis combien  d‘années ?
Toujours, vers  l’horizon et ses  gloires  fanées
Et  son  insurmontable et despotique  aimant ;

Les  pèlerins, dont  les  manteaux tout  en  lumière,
Mordus  par  le soleil vespéral qui  s’endort,
Apparaissent ainsi que des vêtements d’or,
Trainés, dans un chemin d’encens  et de  poussière ;

Les  pèlerins, aux  vieux  sommets  houleux et  fous,
Que regardent  passer,  le long  de  leurs  sillages,
De mystiques hameaux et de  fervents villages,
Courbés dans  la  prière et jetés  à genoux.