mercredi 27 mars 2019

Beethoven , Eroïca, Romain Rolland

Beethoven - Symphony No. 3 in E flat major, Op. 55 "Eroica" - II. Marcia Funebre: Adagio Assai

Romain  Rolland  consacra une  grande  partie  de  sa vie à  Beethoven ; homme  de  passions, son existence se  partagea entre  la musique , la littérature  et les grandes causes  qui à la fois  déchirent et exaltent  la conscience humaine avec  le  souci  permanent   d'authenticité  et   de   liberté de pensée.
Ci-après  une  page sur  la  troisième  symphonie de  son  "Beethoven", ouvrage commencé dans sa  jeunesse  et qui  l'accompagna jusqu'à sa  mort  en  1945.

L'Eroïca  


[…] Et  maintenant, jouissons, nous  les  gagnants  du  jeu  de la  Destinée, qui se  servit du malheur   de   Beethoven pour forger sa grandeur – jouissons de   l’œuvre forgée : de  ce prodigieux  Scherzo, tourbillonnant  et armé, de  ce  Finale dédié  à la  joie  et   à  la  liberté, de cette fête, de ces danses et de ces  marches exultantes, de ces ruisseaux du rire, des riches volutes de ces variations ! …Et voici qu’au  milieu, reparait  le  Héros, le  motif du début, le  Destin de la vie, qui  d‘abord s’ignorait et qui  maintenant atteint son  but, à cette  « Vollendung » 1, qui est  la cible  de  Beethoven, et dont  il  parle  souvent  dans  ses  lettres… Mais  reparait  aussi  la Mort, qui est  l’au-delà de  la victoire. – Cette fois, la victoire  la  nie. Et la voix de   la  Mort se noie  sous les hurlements de la  joie,  dans  une  ruée  de foule de la Révolution qui  piétine  les  Bastilles et  franchit  les tombeaux…
« Et  tout  cela, c’est toi  mon enfant ! … »
Cette Grande  Armée,  ces charges  héroïques, ces désastres,  ces victoires, ces tombes et  ces  jeux…Tout est en  toi. Est  toi…
Et  tout cela  ne suffit point  à  remplir  le   Moi-Univers !
En ces  jours  surhumains, de l’enclume de  Beethoven, forgeant l’Héroïque, jaillissent  les  étincelles de   dix autres  planètes :
Symphonie  Pastorale :
(Le fougueux motif des contrebasses dans  la fête  villageoise)
Léonore : 
(Le duo enivré)
Puis  les  cinq  premiers  morceaux  de  l’Opéra.
La sonate  Aurore, op. 53 
Le début  du  concerto  pour  piano en sol op.58
Le  scherzo de la symphonie  en  ut mineur, qui   brusquement   se  love  et  déroule  ses  anneaux de   cobra :
Et voici,  à la  porte, les coups  que  frappe  le  poing du  Destin !
Et je ne  parle  point d’une  averse  d’esquisses, d’œuvres  moindres, et dans tous les genres : Marches  et  retraites militaires  ...
[…]
En  tout ceci, de  l’octobre  1802 à l’avril  1804 ! … Cette gerbe  de  feu, une  pluie  d‘étoiles dans  la  nuit, une éruption de  Dieu, qui  projette  les  mondes, arrachés  de sa substance !  Quelle   nuit  de  la  Saint-Jean !...
On remarquera  qu’à mesure que  le  rythme de  création s’accélère,  les  œuvres de  joie  se  multiplient :  Pastorale, Aurore, Concerts de lumière, Lustige Sinfonia … Tant  il  est  vrai  que   le  principe  premier  de   la création, fût-il une  blessure, le jet  de sang qui jaillit est  la  joie  souveraine.  Même au prix  de la  pire douleur, la création est  Joie. Et  tout   le reste   n’est  rien…
Longtemps après, quand  il  avait  déjà  composé huit de   ses  neuf symphonies, quelqu’un --- le  poète  Christophe Kuffner – lui demandait  celle  qu’il préférait, Beethoven, sans  hésiter, répondit :
--L’Héroïque
-- J’aurais cru  l’Ut mineur ..
-- Non, non,  l’Héroïque !
A  plus de  cent  ans de  distance, nous  jugeons comme   lui. Elle  apparait   un miracle, dans  l’œuvre  même de   Beethoven. Si par  la suite  il a été  plus  loin, il n’a jamais  fait  d’un coup, un aussi  large  pas. Elle  est  un  des grands  jours  de  la  musique. Elle   ouvre une   ère.
 
1) l’accomplissement   parfait

mercredi 13 mars 2019

Kalevipoeg, le poème




Le Kalevipoeg s’inscrit dans la vague d’impulsion des nationalismes européens du XIXe siècle, favorisés par les courants romantiques valorisant la culture populaire. Aux hégémonies culturelles imposées par les grandes puissances conquérantes ou voisines (germanique ou russe pour l’Estonie) s’oppose le besoin pour les populations locales, d’affirmer leur identité spécifique qui trouvent ses racines au cœur des folklores et légendes populaires étouffés par les aristocraties dominante.
En 1839, encouragés par le succès du Kalevala finlandais publié en 1835, plusieurs intellectuels estoniens mais également allemands (désignés germano-baltes estophiles) entreprirent de reconstruire l’identité estonienne à partir  des contes et  légendes préservés dans les villages et campagnes par la tradition orale. À cette époque, l’Estonie fait partie de l’Empire russe depuis plus dun siècle mais la société est dominée par une noblesse dorigine allemande implantée depuis le XIIIe siècle.
Récemment libérés du servage, entre 1816 et 1819, les  paysans sont néanmoins alphabétisés en majeure partie, grâce à l’action du clergé luthérien mais les livres sont soit religieux soit et ou en langue allemande pour la plupart et rares sont les œuvres littéraires estoniennes.
Reproduisant la méthode dElias Lönnrot qui parcourut le territoire finlandais pour recueillir, de la Carélie à la Laponie, la matière de son épopée, les intellectuels estoniens collectèrent les chants et les légendes encore vivants dans les campagnes. Moins fourni que celui de la Finlande, le terreau imposa plusieurs tentatives pour composer une œuvre suffisamment homogène autour d’un héros populaire, le fils de Kalev, pendant du héros finlandais Väinämôinen. F.R. Kreutzwald fit aboutir le projet d’abord en prose puis en vers. Refusée par la Société Savante Estonienne, l’œuvre dût être imprimée et publiée en Finlande en 1862.
La part créative ou de fiction dans l’œuvre de Kreutzwald est sans doute plus importante que chez Lönnrot, ce qui fait du Kalevipoeg une œuvre plus littéraire et ce qui lui est parfois reproché. Dans la forme également il est très inspiré du Kalevala : présentation du poème en chants, règles de versification (les reggivärs), parallélismes.
Donc beaucoup d’emprunts à l’épopée finnoise mais qui peuvent se justifier par la proximité géographique, la similitude des aléas historiques auxquels furent soumis les deux peuples, mêmes convoitises de conquêtes territoriale ou religieuse qui ont favorisé pendant des siècles, des échanges permanents entre les deux pays et leurs populations, par-delà les frontières politiques.

Images :
Pays Setomaa, Estonie 2015 (Photographie de Bernard De Backer).
Geoculture.blog Routes et déroutes : https://geoculture.blog/

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Friedrich Reinhold Kreutzwald commence ainsi son poème déclinant dès le premier vers linfluence du Kalevala dans son œuvre :



Invocation
     Vanémuiné*, viens à mon aide !
Un beau chant remue dans mon âme,
Hérité des gens de jadis :
J’ai désir de le dévoiler.
     Réveillez-vous, voix dautrefois !
Livrez votre secret message,
La geste de jours plus heureux,
La beauté de temps plus chéris.
     Et toi, fille du barde sage !
Accours depuis le lac d’Endel,
Où te mirant dans l’eau d’argent,
Tu lissais tes cheveux de soie.
     Parlons sans peur, ombres anciennes !
Montrons les visages enfuis,
Les aventures de Kalev,
Héros vaillants et magiciens.
    Dérivons gaiement vers le Sud
Faisons quelques pas vers le Nord,
Où sont les pousses de bruyère
Et fleurissent les surgeons.
    Ce que j’ai glané dans mes prés,
Labouré dans les champs des autres,
Ce que le vent m’a envoyé,
Ce que les vagues m’ont versé,
     Ce que j’ai bercé ans mes bras,
Protégé contre ma poitrine,
Ce que j’ai dans le nid de l’aigle,
Couvé longtemps avec tendresse,
    J’en ferai résonner le chant
Dans les oreilles étrangères ;
Mes chers parents de ce printemps
Se décomposent sous la terre,
     Et ni mes trilles insouciantes,
Ni mes vibrants roucoulements,
Ni les élans de mon esprit
Ne parviendront à leurs oreilles.
    Mon chant je le chanterai seul,
Joyeux pinson, triste coucou.
Seul, je dirai ma nostalgie
Et dans le pré me fanerai.
 
** Forme estonisée du nom du barde finnois Vänämöinen

Résumé sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Kalevipoeg
En 20 chants, elle relate les aventures de Kalev, de son épouse Linda et de son fils, Kalevipoeg, doté d'une force surhumaine.
Au deuxième chant, Linda enterre son époux, Kalev, et érige une sépulture qui forme la colline de Toompea à Tallinn. Inconsolable, ses larmes forment le lac Ülemiste.
À la fin d'une vie chargée d'exploits, Kalevipoeg meurt, victime d'une malédiction, mais est ressuscité par les dieux. Il est chargé de veiller aux portes de l'Enfer, pour empêcher le Diable d'en sortir.

Et au hasard un extrait du chant V, p 143
(Éditions Gallimard « À l’aube des peuples »
Traduit de l’estonien, présenté et annoté par Antoine Chalvin


[…]
     Le fils de Kalev avançait
Par les prairies et les vallées,
Au milieu des immenses plaines,
Vers l’intérieur de la Finlande.
La chaleur était si intense
Que la peau du héros fumait.
     Le vaillant Kalevipoeg
Escalada une falaise,
Sans s’arrêter, jusqu’au sommet :
Depuis le haut de la colline,
Son regard porterait plus loin.
En scrutant depuis le sommet,
En portant au loin ses regards,
Le fils de Kalev aperçut,
Tout près d’un profond précipice,
Un beau vallon plein de verdure.
Là, à l’orée d’une forêt,
Était la ferme du sorcier,
Le repaire du ravisseur,
L’abri ombragé du brigand.
     Pressant le pas, plein de rancune,
Le fils de Kalev approcha
Vélocement de ce vallon.
Il parvint dans une prairie,
En vue du portail de la cour.
     Le fils le plus cher des Kalev
S’arrêta et regarda
De l’autre côté du portail,
Dans la cour du sorcier du vent.
Les dépendances de la ferme
Indiquaient un riche domaine.
Dans l’herbe auprès de la maison,
Faisait la sieste après manger,
Le sorcier du vent de Finlande.
     Dans l’enclos, à côté du pré,
Se trouvait un bosquet de chênes.
Kalevipoeg y entra,
Déterra le plus gros des chênes,
L’arracha avec ses racines
Pour s’en faire un gourdin solide.
Il cassa les plus grosses branches,
Jeta au loin les plus petites,
Ne brisa pas les barbelures,
Ne rabota pas les chicots,
Laissa les plus grosses racines
Pour donner forme à sa massue.
Il prit le chêne par la cime,
Dans sa main l’outil de torture
Pour rudoyer le ravisseur,
Bouter le bourreau de sa mère !
     Le valeureux fils de Kalev
Traversa vite la prairie,
Se mit à courir dans la cour.
Ses pas pesants comme du plomb
Faisaient vibrer le gazon vert,
Trembler et osciller la terre,
Frémir les monts et les vallées.
     Le sorcier du vent de Finlande
S’éveilla de son lourd sommeil,
Se libéra des liens du songe ;
Il crut qu’un orage arrivait,
Que le tonnerre au loin grondait,
Que Pikné, au sein des nuages,
Roulait sur son charriot de fer.
Puis en écarquillant les yeux,
En ouvrant bien grand les paupières,
Il vit l’ennemi au portail,
Celui par qui tremblait la terre,
Par qui vibrait le gazon vert.
     Le sorcier sortit du sommeil
N’eut pas le temps, n’eut pas la force
De prendre la fuite en courant,
De se réfugier en lieu sûr,
De voler sur l’aile du vent,
De partir dans un tourbillon.
     Le vaillant Kalevipoeg
Pénètre à présent dans la cour
En faisant siffler son gourdin,
En regardant le ravisseur.
     Le sorcier du vent de Finlande,
Dans la détresse la plus noire,
Projette une poignée de plumes
Qui virevoltent dans le vent ;
Il souffle sur le duvet doux,
Le fait voler de tous côtés,
Danser sur les ailes du vent
Tournoyer sur le dos de l’air.
Il jette au vent des mots magiques,
Envoie des paroles puissantes
Donner corps à des créatures.
Par la force de ses formules
Par l’action des sorts du sorcier,
Des soldats surgissent des plumes
      En un clin d’œil, des coups de vents,
Des rafales tourbillonnantes
Firent tomber dru comme grêle
Des cavaliers, des fantassins
Qui se pressèrent par centaines,
Virevoltèrent par millier
Pour porter secours au sorcier.
     Les essaims de soldats magiques,
Les créatures nées dans l’air,
Les soutiens du sorcier du vent
Se répandirent dans le pré,
Se concentrèrent dans la cour,
Comme une forêt s’abattirent
Sur les épaules de Kalev.
[…]