mercredi 17 juin 2026

Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer

 

De  Claude  Roy  (1979)

Epopée cosmogonique, géologique, hydraulique, philosophique et  pratique
ainsi  sous-titrée  par le  poète

 

Un grand poème en douze chants, où s'entremêlent effectivement  l'épique et le prosaïque.


"Ce poème m'a bouleversée et j'ai passé plusieurs jours à en explorer les chemins, en dialogue avec ChatGPT, avant de m'arrêter sur le texte qui suit."

On y traverse les premiers récits de l'humanité, les continents et les millénaires. Les mythes fondateurs, les savoirs anciens, les observations scientifiques, les paroles les plus humbles s'y croisent et s'y répondent.

Claude Roy y compose aussi ce qui m'apparaît comme une véritable métaphysique des éléments. On pense parfois à Bachelard. L'eau, surtout, devient personnage. Elle reçoit une voix, une mémoire, des désirs, des projets, presque une destinée. Tout au long du poème, elle poursuit obstinément ses « fins ». (les fins de  l’eau , ce passage  si mystérieux du  poème)

Mais cette épopée cosmique est aussi une méditation intime. À mesure que les mots ouvrent leurs portes, le poète laisse affleurer les âges de sa propre vie. Des souvenirs surgissent, des réminiscences se répondent. L'immense histoire du monde rencontre celle d'un homme conscient de sa finitude et de son appartenance à un ordre plus vaste que lui.

J'aurais voulu reproduire ici quelques extraits, choisir quelques vers, retenir certains de ces oxymores dont Claude Roy a le secret et qui déconcertent notre logique pour mieux élargir notre regard. Mais comment prélever quelques pierres d'un édifice dont chaque partie s'appuie sur les précédentes et prépare les suivantes ? Cette œuvre forme un tissu serré de correspondances où tout semble lié.

Je me contenterai donc de citer la fin du chant V, qui me paraît constituer un moment charnière du poème.

Extrait du chant V

 
Si longtemps et si  fort     si  perpendiculairement    et si obstinément l’eau n’eut qu’une seule  idée    soleil  et  convoita le feu     voulut n’être  plus eau     plus bouger plus frémir    plus vouloir et que  plus rien  n’arrive  n’être  plus  piétinée  par  le vent ni le ressassement du ressac    fin des  crêtes     des creux   assez se cabrer    se briser    le reflux et  la chute    fracas de se défaire    finis  les  maugréements d’écume    assez avec la  houle  et  les courants    mainmise du silence sur  l’artillerie mouillée des  barres et des rouleaux
(qui  lave  l’eau  avec  l’eau ?  Qui force  le vent  à force de vent ?
Le  tigre  ne  fait  pas peur  à  l’aveugle
ni l’épervier  au feu     ni l’océan  au sourd )
Si longtemps  l’eau salée se  désira  repos
silence    immatité    qu’enfin  l’eau  parvient  à  ses fins 

(Et la fin de la vie  est  de mettre  fin  à la vie    Et la fin de  l’amour  est de  mettre  fin  à  l’amour    Et la fin de la  mer  est de  mettre  fin  à la mer )
Millions  de  millions de  millions de  miroirs de  midi    yeux des  mouches  du vif    Biseaux  biaisées de feu
Dentelle des  éclats qui  s’entre-déchirent blanc

Les cigales  du soleil     scient leurs  ciseaux  crissants en échos  anguleux
(Celui  qui  crible longtemps  la mer    sel  est sa récompense)
Et sur  l’étendue  nue  du lait caillé des  millénaires   sur la plane plaine  de blanc strident  brisé de  bleu

  ___

Après avoir parcouru le monde, affronté les vents, les courants, les ressacs et les millénaires, l'eau atteint enfin ses « fins ». Le mouvement cesse. L'agitation se résorbe dans une immobilité éclatante de lumière et de sel. N'est-ce  pas  l'accomplisement du long destin de l'eau.?

Mais cette fin n'est pas une disparition. Elle devient un seuil. 

Seuil au delà  duquel, textes anciens et  mémoire  familière orientent désormais le  poème dans le vivre à deux, le vivre ensemble, l'amour, la naissance, la séparation, la transmission. Après l'aventure des éléments commence celle des hommes.

C'est peut-être cela qui continue de résonner longtemps après la lecture de ce poème : le sentiment que les chemins de l'eau, ceux des hommes et ceux du cosmos ne sont pas séparés, mais secrètement entrelacés.

lundi 29 décembre 2025


 Joaquin  Sorolla  y  Bastida

Brève biographie de l'artiste sur l'évolution de son  oeuvre et mettant en valeur  ses qualités de dessinateur assez peu  signalées par  les critiques et qui me semblent  pourtant  exceptionnelles pour donner  à ses  personnages cette  étonnante  présence ! 

Joaquín Sorolla (1863-1923), né à Valence, est l’un des grands peintres espagnols de la modernité. Orphelin très jeune, formé à l’École des beaux-arts de Valence puis marqué par ses séjours à Rome et à Paris, il commence par une peinture réaliste et sociale, attentive aux classes modestes et aux drames du travail. Ces œuvres lui valent une reconnaissance rapide dans les salons européens. 




À partir des années 1890, Sorolla trouve sa voie propre : une peinture de plein air dominée par la lumière méditerranéenne. La mer, les plages, les corps au soleil deviennent ses sujets majeurs. Son succès est international, particulièrement aux États-Unis, où il reçoit de nombreuses commandes de portraits et réalise la vaste série Vision de l’Espagne pour la Hispanic Society of America. Cette ascension l’éloigne partiellement de la critique sociale au profit d’un monde plus harmonieux, parfois bourgeois.


 


 Mais réduire Sorolla à un simple peintre solaire serait une erreur. Son talent majeur réside dans une compréhension exceptionnelle du corps humain en situation. Sorolla sait rendre le poids, l’effort, la résistance aux éléments, la transmission des forces dans des postures complexes. Les corps ne flottent jamais : ils s’ancrent, portent, compensent, avancent. Le mouvement est toujours fonctionnel, jamais décoratif.

Ce réalisme physique repose sur un dessin solide, presque invisible, que la couleur ne recouvre pas mais anime. La lumière ne dissout pas les formes : elle révèle leur densité. Même dans ses scènes les plus lumineuses, la vie n’est pas idéalisée abstraitement ; elle est saisie dans son épaisseur concrète, dans des gestes ordinaires mais justes.

Dans ses œuvres tardives, Sorolla revient discrètement vers des scènes modestes, non plus pour dénoncer, mais pour regarder. Son humanisme s’y fait plus intérieur, plus calme, fondé sur une attention patiente au réel.

Sorolla apparaît ainsi comme un peintre profondément vivant :
ni seulement mondain,
ni simplement hédoniste,
mais attentif à ce qui fait tenir un corps dans le monde.

Un peintre de la lumière, certes — mais surtout un peintre de la présence.

ChatGPT





mercredi 5 novembre 2025

LAMB

 


Film  islandais de Valdimar Jóhannsson (2021)

Avec  Noomi Rapace ( Maria) et  Hilmir Snaer Gudnason  (Ingmar)

Musique Toti Guonason (et  Sarabande  de  Haendel)

Isolés dans une vallée d’Islande balayée par le vent, au sein d’une  nature  hostile et  magnifique, Maria  et  Ingvar s’occupent de leur ferme d’ovins. Un jour une brebis  de leur troupeau  donne  naissance  dans des conditions difficiles, à  une créature  mi-humaine mi agnelle. Le couple éprouvé  par  la  mort récente  d’un enfant, vit  cette naissance monstrueuse comme  un  moyen  d’apaiser leur  chagrin, « un don du ciel », un substitut au bonheur dont la  nature  les a cruellement privés.

Dès lors, le film bascule dans cette zone trouble où l’amour devient transgression. La créature  prend le  nom de l‘enfant perdue,Ada , est élevée au sein du foyer,et la vie semble  reprendre  son cours  normal  et  apaisé.  Enfin presque…

Ce “presque” est tout le film. Il emplit l’air, le silence, les visages. Lamb hypnotise par ce non-dit permanent : on ne sait plus s’il s’agit d’un conte, d’une parabole ou d’une hallucination. L’étrangeté s’installe sans fracas, avec la lenteur implacable du réel. Cependant des signes  troublent  imperceptiblement le quotidien , venant nous rappeler  la transgression qui  nie la frontière entre l’humain et l’animal, la vie sauvage  et  la vie domestique.

Ce film ne condamne ni ne moralise. Il nous laisse dans ce malaise où s’affrontent, l’ordre conventionnel et l’absurde, l’irrationnel et la compassion . Le spectateur, comme María et Ingvar, ne sait plus où se situe la justice : entre le droit de la nature et celui du chagrin.

Lamb agit comme un rêve lent qui s’effiloche au réveil. Il ne cherche pas à convaincre, mais à hanter. Sa beauté naît de ce conflit silencieux entre l’amour et la loi du monde — là où la douleur humaine tente, un instant, d’imposer un miracle à la nature, avant de se soumettre au silence des montagnes.