mercredi 29 août 2012

Le jeune homme et la mort : G. Moreau / Jean Lorrain


 (vers  1881)
Le  jeune homme et  la mort
à Gustave  Moreau

Le  long  des marbres  noirs et  des sombres portiques
Bordant  du   pâle hadès les  quais  silencieux,
L'éphèbe  éblouissant  et  l'espoir  dans les  yeux
Descend  d'un  pas   léger les  trois  degrés  mystiques.

Fort  de  la calme  foi des  calmes temps antiques,
Il  sait  que  chez les morts  , séjour  mystérieux,
Le  héros chaste et  nu trouve  sous  d'autres cieux
Les palmes  de la stade et  des lauriers  Médiques.

Aussi  la  mort  pour  lui fut  douce  et passagère
Et  tandis qu'il  descend, comme  une ombre  légère,
La déesse  fatale, au  front  pur  et  voilé,

Voltige en  l'effleurant du  souffle  de  sa robe
Et,  pensive, sourit sous le  voile enroulé,
Dont  un  pli  virginal et  tremblant   la dérobe.

Jean Lorrain
Fécamp,  14  juillet

L'homme qui plantait des arbres (Jean Giono)

lundi 27 août 2012

Stalker – Tarkovski


Andrei Tarkovski
1932 né à Ivanovo en Russie – mort en 1986 à Paris

1er grand film : L’Enfance d’Ivan
Un des thèmes récurrents de ses films : l’angoisse du créateur face au sort incertain de la civilisation humaine.


Stalker
(d’après un roman de SF russe : Pique nique sur le bord du chemin)

Stalker : le passeur
Charon, le passeur grec, était  celui qui faisait franchir la frontière entre le pays des vivants et celui des morts. Le stalker est un passeur mais le passage semble inversé, c’est plus l’idée de franchir la frontière entre réalité et irréel qui semble la vocation du Stalker de Tarkovski. Mais de quel côté se trouve la réalité ?





Ce que nous montre Tarkovski de la réalité est un univers ravagé par la technologie, par le pessimisme de l’homme et le produit dévastateur de ses idéologies.
Quelque part il existe une zone qui échappe à cette logique, à toute logique.
La zone on ne sait pas ce qu’elle est et ce qui l’a produite : chute d’une météorite ou explosion nucléaire ? Là, tout ce que l’homme a construit est dévasté, l’ancienne ville n’existe plus. Ne subsiste dans la zone que ce qui est de nature : les fleurs, les arbres, les couleurs, le silence dans un ordonnancement inconnu et mystérieux.


 

Le bruit s’est répandu selon lequel s’y trouve un lieu, une chambre ou les vœux les plus chers et les plus sincères sont exaucés, mais s’y aventurer s’est révélé dangereux. Tous ceux qui ont tenté le voyage n’en sont pas revenus ou bien blessés et brisés.
Pour protéger les candidats aux rêves mais aussi pour protéger le monde de leurs rêves (sait-on jamais ce que cachent les rêves les plus secrets) les autorités ont entouré la zone de barbelés et la police surveille constamment la frontière avec un zèle terrifiant.
Il est aussi dangereux d’y pénétrer que d’y survivre.
« Le monde est régi par des lois d’airain qui le rendent mortellement ennuyeux. Des lois qui malheureusement ne peuvent être transgressées. »

La vocation du passeur, sa raison d’être et de vivre est la transgression de cette règle qui interdit l’accès à la zone mais aussi transgression de l’ordre régnant qui a fait perdre aux hommes la conscience qu’ils devraient avoir d’eux mêmes, l’espoir et la foi dans un autre sens à donner à leur vie. Il est à la fois messie, mage et intercesseur entre ceux qui aspirent à une réconciliation de l’homme avec cette nature et ce que l’homme a dénaturé et surtout à une réconciliation de l’individu avec lui-même.
Sa mission est d’entretenir cette flamme que constitue le rêve de chacun et aussi de le guider sur le chemin qui lui permettrait de se retrouver.
À trois ils vont s’aventurer dans la Zone : le stalker, le scientifique et l’écrivain, les deux derniers en quête de leur vérité, l’un portant avec lui le défi de ses certitudes, le second lourd de son scepticisme. Ils se lancent alors dans ce qu’on pourrait voir comme un long parcours initiatique leur inconscient fait surgir à chaque pas les pièges qui les tiennent éloignés de leur désirs avoués. « Les hommes ne savent pas ce qu’ils veulent. Ils désirent une chose et en obtiennent une autre différente. Je milite pour un végétarisme universel et mon inconscient rêve d’un steack bien saignant. »









Outre ses réflexions métaphysiques sur le sens de la vie, et son pessimisme sur la civilisation humaine, le progrès des technologies et la perte de la spiritualité, ce long parcours initiatique semé d’embuches, est l’occasion pour Tarkovski de développer quelques uns de ses thèmes favoris dans les dialogues où il oppose le scientifique et l’homme de l’art.
L’angoisse de l’écrivain :
« Comment puis-je me dire écrivain si je hais l’écriture, qu’elle m’est souffrance, occupation morbide, honteuse ? J’ai longtemps cru que mes livres aidaient à vivre quelques lecteurs. Mais qui a besoin de moi ? Moi qui pensais pouvoir les changer, ce sont eux qui m’ont changé à leur image à leur ressemblance. »

Cette angoisse qui se traduit aussi dans la peur qu’il conçoit à l’idée de la réalisation de son vœu : 
« Et si je deviens un  génie ? Celui qui écrit ne le fait que parce qu’il souffre, qu’il doute. Il ressent à tous moments le besoin de prouver à son entourage qu’il n’est pas un zéro, qu’il vaut quelque chose. Mais si je sais, preuve x9, que je suis un génie qu’est-ce qui m’inciterait à écrire ? »




Sur l’art :
« Toutes vos sciences c’est pour travailler moins et pour bâfrer plus. Des béquilles, des prothèses. Le genre humain n’est pas là pour ça, il est là pour créer des œuvres d’art, action désintéressée à la différence de toutes les autres actions humaines. »


À propos de la musique :
« Disons la musique, elle qui procède le moins du réel et s’il y a un lien il n’est pas idéel, il est mécanique, un son sans signifiant sans associations mentales et ça ne l’empêche pas d’aller toucher miraculeusement au fin fond de l’âme.
Qu’est-ce donc qui résonne en nous à ce qui n’est jamais qu’un bruit harmonisé ? Qu’est-ce qui le transforme en une source de plaisir élevé, et nous fait communier dans ce plaisir et nous bouleverse ? À quelle fin tout ceci et qui en a besoin ? »

 

Parvenus au seuil de la Chambre, les hommes seront confrontés à leurs choix, renoncer aux passions qu’ils auront entraperçues, aller jusqu’au bout d’eux-mêmes ou bien renoncer plus simplement à croire en la possibilité d’un changement fut-il leur vœu le plus cher et le plus sincère.
 

Stalker dans la grande scène finale de son désespoir les accuse : « Chez les Hommes l’ organe de la foi est atrophié. Ils ne croient à rien. »
Paradoxe du stalker :
Il ne suffit pas de  croire, il faut aussi avoir le courage d’éprouver sa foi et ce courage manque au stalker. Dans sa peur de l’échec il ôte toute crédibilité à sa théorie et ses voyages dans la zone ne lui sont jamais profitables. Au mieux s’attirera-t-il la fidélité d’un chien. Éloge de la fidélité comme vertu cardinale ?
On peut le penser quand on écoute les confidences de la femme du stalker et sa conception du bonheur dans l’acceptation de son sort.
La toute dernière partie du film est une apothéose du spirituel, un défi au matérialisme exclusif, mais je ne vous volerai pas cet instant de pur bonheur !





Sur ce site sont présentés :
Solaris : 1972 ;
Le Miroir : 1975 ;
Nostalghia : 1983 ;– Tempo di viaggio : 1983 (documentaire ) ;
Le Sacrifice : 1986.


mardi 21 août 2012

Francesco Hayez :romantisme italien

 Francesco  Hayez
1791-1882

Entre  romantisme  et  réalisme italiens

D'abord  influencé  par  Raphaël  et  Ingres   et  Canova .  A partir de  1817 il abandonne  les rigueurs  du   néo-classiques   pour   une  expression  plus  sentimentale  exprimée   à  travers  des regards  et  des  gestes  expressifs et  des gradations intenses de couleurs Il  atteint  sa  maturité  à Milan où  il  trouve  l'effervescence d'un climat  patriotique  et  passionné   favorable  à  sa  peinture. Dans la grande  composition  du  tableau   Pietro  Rossi   prigionero  degli   Scaligeri   exposé    à Brera  en 1820  la peinture  fut  lue  comme un symble  d'espoir dans la lutte  pour  la cause nationale  et  interprétée   à  la lumière des ferments libéraux  , acclamée  comme  le manifeste  du  tournant  romantique  de la   peinture  italienne.

Pietro  Rossi   prigionero  degli   Scaligeri 




Milan   Pinacothèque   de Brera
(1859)


 ébranlé  par  les echecs de   la politique de liberation  italienne  il  peint  des  portraits   féminins   d'inspiration    plus  mélancolique reflétant  inquiétude   et  sensualité ..

Melancholoscher   gedanke  (1842)
Odalisque (1867)



et  laisse  de  nombreux  portraits de ses  commanditaires  aristocratico-libéraux   milanais   dont  celui  de  l'écrivain Alessandro  Manzoni

lundi 20 août 2012

Samson et Dalila : Gustave Moreau / A . de Vigny

Gustave  Moreau , Samson  et  Dalila



"On ne connait  pas assez la biographie  intime   de  Gustave  Moreau pour  savoir   qu'elles étaient  exactement ses préférences littéraires. Mais  dans cette opposition fortement  contrastée des deux natures  de l'Homme et  de la Femme, ne retrouve-ton  pas la conception  amère  , développée  en vers d'une  si  grave  et  si  hautaine mélancolie, dans la Colère de Samson d' Alfred.  de   Vigny ?  Ce n'est  pas le seul  point  de  similitude   entre  ces deux  grand s  songeurs solitaires , qui  se détournaient  de  la Nature  indifférente   pour contempler  la   majesté des  souffrances  humaines."

C'est ce qu'écrivait  Léonce   Bénédite , critique  et  conservateur  (Musée  du  luxembourg  et  Musée   Rodin ) en   1899 , dans la revue  d'art  ancien  et  moderne    dans  une  analyse  comparée  de   Gustave  Moreau  et  Burnes-Jones   "l' Idealisme en  France  et  en  Angleterre  .


La colère de Samson
Le désert est muet, la tente est solitaire.
Quel Pasteur courageux la dressa sur la terre
Du sable et des lions? - La nuit n'a pas calmé
La fournaise du jour dont l'air est enflammé.
Un vent léger s'élève à l'horizon et ride
Les flots de la poussière ainsi qu'un lac limpide.
Le lin blanc de la tente est bercé mollement ;
L'oeuf d'autruche allumé veille paisiblement,
Des voyageurs voilés intérieure étoile,
Et jette longuement deux ombres sur la toile.

L'une est grande et superbe, et l'autre est à ses pieds :
C'est Dalila, l'esclave, et ses bras sont liés
Aux genoux réunis du maître jeune et grave
Dont la force divine obéit à l'esclave.
Comme un doux léopard elle est souple, et répand
Ses cheveux dénoués aux pieds de son amant.
Ses grands yeux, entr'ouverts comme s'ouvre l'amande,
Sont brûlants du plaisir que son regard demande,
Et jettent, par éclats, leurs mobiles lueurs.
Ses bras fins tout mouillés de tièdes sueurs,
Ses pieds voluptueux qui sont croisés sous elle,
Ses flancs plus élancés que ceux de la gazelle,
Pressés de bracelets, d'anneaux, de boucles d'or,
Sont bruns ; et, comme il sied aux filles de Hatsor,
Ses deux seins, tout chargés d'amulettes anciennes,
Sont chastement pressés d'étoffes syriennes.

Les genoux de Samson fortement sont unis
Comme les deux genoux du colosse Anubis.
Elle s'endort sans force et riante et bercée
Par la puissante main sous sa tête placée.
Lui, murmure ce chant funèbre et douloureux
Prononcé dans la gorge avec des mots hébreux.
Elle ne comprend pas la parole étrangère,
Mais le chant verse un somme en sa tête légère.

" Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme.
Car la femme est un être impur de corps et d'âme.

L'Homme a toujours besoin de caresse et d'amour,
Sa mère l'en abreuve alors qu'il vient au jour,
Et ce bras le premier l'engourdit, le balance
Et lui donne un désir d'amour et d'indolence.
Troublé dans l'action, troublé dans le dessein,
Il rêvera partout à la chaleur du sein,
Aux chansons de la nuit, aux baisers de l'aurore,
A la lèvre de feu que sa lèvre dévore,
Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front,
Et les regrets du lit, en marchant, le suivront.
Il ira dans la ville, et là les vierges folles
Le prendront dans leurs lacs aux premières paroles.
Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu,
Car plus le fleuve est grand et plus il est ému.
Quand le combat que Dieu fit pour la créature
Et contre son semblable et contre la Nature
Force l'Homme à chercher un sein où reposer,
Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser.
Mais il n'a pas encor fini toute sa tâche. -
Vient un autre combat plus secret, traître et lâche ;
Sous son bras, sous son coeur se livre celui-là,
Et, plus ou moins, la Femme est toujours DALILA.

Elle rit et triomphe ; en sa froideur savante,
Au milieu de ses soeurs elle attend et se vante
De ne rien éprouver des atteintes du feu.
A sa plus belle amie elle en a fait l'aveu :
" Elle se fait aimer sans aimer elle-même.
" Un Maître lui fait peur. C'est le plaisir qu'elle aime,
" L'Homme est rude et le prend sans savoir le donner.
" Un sacrifice illustre et fait pour étonner
" Rehausse mieux que l'or, aux yeux de ses pareilles,
" La beauté qui produit tant d'étranges merveilles
" Et d'un sang précieux sait arroser ses pas. "

- Donc ce que j'ai voulu, Seigneur, n'existe pas. -
Celle à qui va l'amour et de qui vient la vie,
Celle-là, par Orgueil, se fait notre ennemie.
La Femme est à présent pire que dans ces temps
Où voyant les Humains Dieu dit : Je me repens !
Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,
La Femme aura Gomorrhe et l'Homme aura Sodome,
Et, se jetant, de loin, un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de son côté.

Eternel ! Dieu des forts ! vous savez que mon âme
N'avait pour aliment que l'amour d'une femme,
Puisant dans l'amour seul plus de sainte vigueur
Que mes cheveux divins n'en donnaient à mon coeur.
- Jugez-nous. - La voilà sur mes pieds endormie.
- Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie,
Et trois fois a versé des pleurs fallacieux
Qui n'ont pu me cacher la rage de ses yeux ;
Honteuse qu'elle était plus encor qu'étonnée
De se voir découverte ensemble et pardonnée.
Car la bonté de l'Homme est forte, et sa douceur
Ecrase, en l'absolvant, l'être faible et menteur.

Mais enfin je suis las. - J'ai l'âme si pesante,
Que mon corps gigantesque et ma tête puissante
Qui soutiennent le poids des colonnes d'airain
Ne la peuvent porter avec tout son chagrin.

Toujours voir serpenter la vipère dorée
Qui se traîne en sa fange et s'y croit ignorée ;
Toujours ce compagnon dont le coeur n'est pas sûr,
La Femme, enfant malade et douze fois impur !
- Toujours mettre sa force à garder sa colère
Dans son coeur offensé, comme en un sanctuaire
D'où le feu s'échappant irait tout dévorer,
Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer,
C'est trop ! - Dieu s'il le veut peut balayer ma cendre,
J'ai donné mon secret ; Dalila va le vendre.
- Qu'ils seront beaux, les pieds de celui qui viendra
Pour m'annoncer la mort ! - Ce qui sera, sera ! "

Il dit et s'endormit près d'elle jusqu'à l'heure
Où les guerriers, tremblant d'être dans sa demeure,
Payant au poids de l'or chacun de ses cheveux,
Attachèrent ses mains et brûlèrent ses yeux,
Le traînèrent sanglant et chargé d'une chaîne
Que douze grands taureaux ne tiraient qu'avec peine,
Le placèrent debout, silencieusement,
Devant Dagon leur Dieu qui gémit sourdement
Et deux fois, en tournant, recula sur sa base
Et fit pâlir deux fois ses prêtres en extase ;
Allumèrent l'encens ; dressèrent un festin
Dont le bruit s'entendait du mont le plus lointain,
Et près de la génisse aux pieds du Dieu tuée
Placèrent Dalila, pâle prostituée,
Couronnée, adorée et reine du repas,
Mais tremblante et disant : IL NE ME VERRA PAS !

Terre et Ciel ! avez-vous tressailli d'allégresse
Lorsque vous avez vu la menteuse maîtresse
Suivre d'un œil hagard les yeux tachés de sang
Qui cherchaient le soleil d'un regard impuissant ?

Et quand enfin Samson secouant les colonnes
Qui faisaient le soutien des immenses Pylônes
Ecrasant d'un seul coup sous les débris mortels
Ses trois mille ennemis, leurs Dieux et leurs autels ? -

Terre et Ciel ! punissez par de telles justices
La trahison ourdie en es amours factices
Et la délation du secret de nos coeurs
Arraché dans nos bras par des baisers menteurs !
Alfred  de Vigny 
(http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/alfred_de_vigny/la_colere_de_samson.html)

Samson et Dalila - Saint-Saëns et Rubens


Plácido Domingo & Olga Borodina - Samson et Dalila de  Camille  Saint-Saëns



samedi 18 août 2012

Richter Gerhard : au Centre Pompidou à Paris

 Gerhard  Richter

Quelques  unes  de ses différentes  manières  


Betty

Lectrice (détail)
Ema Nu dans l'escalier



Forêt

Abstraktes Bild (1992)


Bougie

Crâne


Prairie

mercredi 15 août 2012

Alfred de Musset : Souvenir




Souvenir
J'espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir
En osant te revoir, place à jamais sacrée,
O la plus chère tombe et la plus ignorée
Où dorme un souvenir !

Que redoutiez-vous donc de cette solitude,
Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main,
Alors qu'une si douce et si vieille habitude
Me montrait ce chemin ?

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,
Et ces pas argentins sur le sable muet,
Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
Où son bras m'enlaçait.

Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,
Cette gorge profonde aux nonchalants détours,
Ces sauvages amis, dont l'antique murmure
A bercé mes beaux jours.

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,
Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas.
Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,
Ne m'attendiez-vous pas ?

Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères,
Ces larmes que soulève un coeur encor blessé !
Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières
Ce voile du passé !

Je ne viens point jeter un regret inutile
Dans l'écho de ces bois témoins de mon bonheur.
Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille,
Et fier aussi mon coeur.

Que celui-là se livre à des plaintes amères,
Qui s'agenouille et prie au tombeau d'un ami.
Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières
Ne poussent point ici.

Voyez ! la lune monte à travers ces ombrages.
Ton regard tremble encor, belle reine des nuits ;
Mais du sombre horizon déjà tu te dégages,
Et tu t'épanouis.

Ainsi de cette terre, humide encor de pluie,
Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour :
Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie
Sort mon ancien amour.

Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie ?
Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant ;
Et rien qu'en regardant cette vallée amie
Je redeviens enfant.

O puissance du temps ! ô légères années !
Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets ;
Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées
Vous ne marchez jamais.

Tout mon coeur te bénit, bonté consolatrice !
Je n'aurais jamais cru que l'on pût tant souffrir
D'une telle blessure, et que sa cicatrice
Fût si douce à sentir.

Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées,
Des vulgaires douleurs linceul accoutumé,
Que viennent étaler sur leurs amours passées
Ceux qui n'ont point aimé !

Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misère
Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur ?
Quel chagrin t'a dicté cette parole amère,
Cette offense au malheur ?

En est-il donc moins vrai que la lumière existe,
Et faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit
Est-ce bien toi, grande âme immortellement triste,
Est-ce toi qui l'as dit ?

Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m'éclaire,
Ce blasphème vanté ne vient pas de ton coeur.
Un souvenir heureux est peut-être sur terre
Plus vrai que le bonheur.

Eh quoi ! l'infortuné qui trouve une étincelle
Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis,
Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle
Ses regards éblouis ;

Dans ce passé perdu quand son âme se noie,
Sur ce miroir brisé lorsqu'il rêve en pleurant,
Tu lui dis qu'il se trompe, et que sa faible joie
N'est qu'un affreux tourment !

Et c'est à ta Françoise, à ton ange de gloire,
Que tu pouvais donner ces mots à prononcer,
Elle qui s'interrompt, pour conter son histoire,
D'un éternel baiser !

Qu'est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine,
Et qui pourra jamais aimer la vérité,
S'il n'est joie ou douleur si juste et si certaine
Dont quelqu'un n'ait douté ?

Comment vivez-vous donc, étranges créatures ?
Vous riez, vous chantez, vous marchez à grands pas ;
Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures
Ne vous dérangent pas ;

Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène
Vers quelque monument d'un amour oublié,
Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine
Qu'il vous heurte le pied.

Et vous criez alors que la vie est un songe ;
Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant,
Et vous trouvez fâcheux qu'un si joyeux mensonge
Ne dure qu'un instant.

Malheureux ! cet instant où votre âme engourdie
A secoué les fers qu'elle traîne ici-bas,
Ce fugitif instant fut toute votre vie ;
Ne le regrettez pas !

Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre,
Vos agitations dans la fange et le sang,
Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière :
C'est là qu'est le néant !

Mais que vous revient-il de vos froides doctrines ?
Que demandent au ciel ces regrets inconstants
Que vous allez semant sur vos propres ruines,
A chaque pas du Temps ?

Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve,
Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin,
Nous n'avons pas plus tôt ce roseau dans la main,
Que le vent nous l'enlève.

Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments
Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,
Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents,
Sur un roc en poussière.

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère
Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,
Et des astres sans nom que leur propre lumière
Dévore incessamment.

Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage,
La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds,
La source desséchée où vacillait l'image
De leurs traits oubliés ;

Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile,
Etourdis des éclairs d'un instant de plaisir,
Ils croyaient échapper à cet être immobile

Qui regarde mourir !
Insensés ! dit le sage. Heureux dit le poète.
Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur,
Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète,
Si le vent te fait peur?

J'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses
Que les feuilles des bois et l'écume des eaux,
Bien d'autres s'en aller que le parfum des roses
Et le chant des oiseaux.

Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres
Que Juliette morte au fond de son tombeau,
Plus affreux que le toast à l'ange des ténèbres
Porté par Roméo.

J'ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère,
Devenue elle-même un sépulcre blanchi,
Une tombe vivante où flottait la poussière
De notre mort chéri,

De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde,
Nous avions sur nos coeurs si doucement bercé !
C'était plus qu'une vie, hélas ! c'était un monde
Qui s'était effacé !

Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire,
Je l'ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois.
Ses lèvres s'entr'ouvraient, et c'était un sourire,
Et c'était une voix ;

Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage,
Ces regards adorés dans les miens confondus ;
Mon coeur, encor plein d'elle, errait sur son visage,
Et ne la trouvait plus.

Et pourtant j'aurais pu marcher alors vers elle,
Entourer de mes bras ce sein vide et glacé,
Et j'aurais pu crier : " Qu'as-tu fait, infidèle,
Qu'as-tu fait du passé? "

Mais non : il me semblait qu'une femme inconnue
Avait pris par hasard cette voix et ces yeux ;
Et je laissai passer cette froide statue
En regardant les cieux.

Eh bien ! ce fut sans doute une horrible misère
Que ce riant adieu d'un être inanimé.
Eh bien ! qu'importe encore ? O nature! ô ma mère !
En ai-je moins aimé?

La foudre maintenant peut tomber sur ma tête :
Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché !
Comme le matelot brisé par la tempête,
Je m'y tiens attaché.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent;
Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,
Ni si ces vastes cieux éclaireront demain
Ce qu'ils ensevelissent.

Je me dis seulement : " À cette heure, en ce lieu,
Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle. "
J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,
Et je l'emporte à Dieu !

(Alfred   de  Musset )