jeudi 18 juillet 2013

Ch. Baudelaire : Chacun sa chimère






Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés.

Chacun d'eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu'un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d'un fantassin romain.

Mais la monstrueuse bête n'était pas un poids inerte; au contraire, elle enveloppait et opprimait l'homme de ses muscles élastiques et puissants; elle s'agrafait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture et sa tête fabuleuse surmontait le front de l'homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l'ennemi.

Je questionnai l'un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi. Il me répondit qu'il n'en savait rien, ni lui, ni les autres; mais qu'évidemment ils allaient quelque part, puisqu'ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher.

Chose curieuse à noter : aucun de ces voyageurs n'avait l'air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos; on eût dit qu'il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d'aucun désespoir; sous la coupole spleenétique' du ciel, les pieds plongés dans la poussière d'un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours.

Et le cortège passa à côté de moi et s'enfonça dans l'atmosphère de l'horizon, à l'endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain.

Et pendant quelques instants je m'obstinai à vouloir comprendre ce mystère; mais bientôt l'irrésistible Indifférence s'abattit sur moi, et j'en fus plus lourdement accablé qu'ils ne l'étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères.
 
 Tableau de  Gustave Moreau   Hercule et l'hydre 

mardi 16 juillet 2013

Nicolas de Chamfort : A celle qui n'est plus

 
Chapelle de  Dreux  , gisant  de la duchesse d' Orléans

J'emprunte  à   Wikipedia  l'extrait comportant  ce  si  beau  poème   de  notre  immoral  moraliste pessimiste .

  Vie sentimentale

À l'été 1781, il entama une liaison avec Anne-Marie Buffon, veuve d'un médecin du Comte d'Artois un peu plus âgée que lui, qui fut le grand amour de sa vie. Au printemps 1783, le couple se retira dans un manoir appartenant à Madame Buffon, où celle-ci mourut brusquement le 29 août suivant.
Dévasté par l'événement, Chamfort écrivit ce poème, où transparaît sa douleur :

Dans ce moment épouvantable,
Où des sens fatigués, des organes rompus,
La mort avec fureur déchire les tissus,
Lorsqu'en cet assaut redoutable
L'âme, par un dernier effort,
Lutte contre ses maux et dispute à la mort
Du corps qu'elle animait le débris périssable ;
Dans ces moments affreux où l'homme est sans appui,
Où l'amant fuit l'amante, où l'ami fuit l'ami,
Moi seul, en frémissant, j'ai forcé mon courage
À supporter pour toi cette effrayante image.
De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur ;
Le sanglot lamentable a passé dans mon cœur ;
Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte,
D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte ;
Ces yeux que j'avais vus par l'amour animés,
Ces yeux que j'adorais, ma main les a fermés !


(À celle qui n'est plus, Œuvres complètes de Chamfort, chez Maradan, Paris, 1812, t. II, p. 406)


dimanche 14 juillet 2013

Picasso, Guernica




L' exposition spécialisée de 1937, officiellement exposition internationale « Arts et Techniques dans la Vie moderne », se tient à Paris du 25 mai au 25 novembre  1937 . Sa  finalité est  de démontrer   que l'Art et la Technique ne s'opposent pas mais que leur union est au contraire indispensable : le Beau et l'Utile doivent être indissolublement liés. (Edmond Labbé commissaire  général). Dans un contexte de crise économique et de tensions politiques internationales, l'exposition de 1937 doit également promouvoir la paix.

Une œuvre  forte  et  de grande dimension  est  demandée à  Picasso  pour le pavillon  espagnol  et   le peintre   choisit pour sujet , une  allégorie  sur  « la  liberté  dans  l’art »,  mais  un  article  publié   dans  les colonnes  du quotidien« Ce  soir",   dirigé  par   Aragon,  émeut  Picasso par  sa  relation d’un  nouveau crime   nazi contre la  population  civile dans le   bombardement de  la petite ville  basque  de  Guernica.  
C’est une oeuvre  d’engagement  politique     couvrant  un  évènement  historique .

La guerre  civile avait éclaté le  17 juillet   1936 avec l’insurrection  de l’armée commandée  par  Franco  au  Maroc  , insurrection qui  devait  s’étendre en   Espagne métropolitaine dès  le  18  juillet   1936. Le gouvernement  républicain  avait  à  faire   face  à  une alliance  de nationalistes  de phalangistes et  d’antirépublicains  soutenus par les forces armées que  commandait le général  Franco . Avec l’aide  de  l’  Italie fasciste  et  de l’ Allemagne   nazie, ce dernier parvint  à  faire  débarquer  en  Espagne les troupes de la colonie  d’Afrique  du  Nord .La guerre devait  durer  jusqu’au 28 mars  1939 et fit plus  d’un  million de  victimes. Du  côtés des phalangistes opéraient  des  troupes italiennes et allemandes , à commencer par la légion Condor de  sinistre  réputation , une unité aérienne de l’armée  allemande.  Le  gouvernement républicain était  soutenu essentiellement  par l’Union  Soviétique et pouvait  compter  sur un  grand nombre  de  volontaires de nombreux pays,  mais   ils avaient été abandonnés par les   gouvernements  français et  anglais  sous couvert  d’une politique  de non-ingérence dans les affaires intérieures.
Dès le  début  de la guerre civile , Picasso  se  rangea  du  côté  du  gouvernement   républicain  légitime qui le nomma  à  la direction  du  Musée   national  espagnol  ,  le  Prado  de Madrid  en  juillet 1936  .

Mais   c’est à  partir du  bombardement  de   Guernica  qu’il  concrétisa dans sa  peinture  son  engagement politique  et   décida  de traduire   son horreur  de  la guerre  civile sur une   toile monumentale.
Dans les jours qui  suivirent   l’information  par le   quotidien  d’Aragon il   produisit  de  nombreux  dessins   en vue de  son  œuvre  définitive  .   Malraux qui  avait  été  dans les premiers à  s’engager   comme volontaire  aux  côtés des  républicains  espagnols   , rendit  visite  à   Picasso  et  découvrit    dans l’atelier  de la rue des  Grands Augustins, une  immense  toile  blanche  de   3,51 m  sur  7,52  m et   un grand  nombres  de  croquis étalés sur  le sol   «  Je voudrais qu’ils montent se placer  dans la toile en grimpants   comme  des  cafards » dira  Picasso   en  les montrant »  .

Sources picturales :
Dans sa composition  en  triptyque, Picasso utilise  des   moyens symboliques   faisant  appel   à l’iconographie  des  grands mythes  de notre  histoire   :  Massacre des  Innocents ,  de   Guido  Reni ,  La justice et la vengeance  poursuivant le   crime  de  Prud’hon ,  à gauche  de  la toile   une femme  portant son  enfant mort  dans  ses  bras (nativité  au  Christ mort ) , à droite   chute d’ un personnage   dans les  flammes de l’enfer , cheval  blessé dans  une  douloureuse  agonie  …. 

Gris,  noir  et  blanc : Noirs conformes  aux gros  titres  des journaux  ,  gris et  blanc  des   reportages  photographiques, la  toile  se  lit  dans la relation  spontanée des  informations  où les  évènements  se  succèdent   et s’ajoutent . Sans  fil  narratif les éléments   du  tableau  expriment ,  rassemblés, la  totale  horreur  qui  a  envahit le monde .
La scène ne se déroule  ni  à  l’intérieur   ni  à  l’extérieur, elle  est  partout . 

Sources :
- Jean  Louis  Ferrier De Picasso  à   Guernica
-Pablo-Picasso  par   Carsten-Peter Warncke , parutions Taschen

jeudi 4 juillet 2013

Brume et brouillard......(Corot,Monet,Friedrich..)

Chez trois maîtres  de la peinture ..
J.B. Camille  Corot :  L'étang de  Ville  d'Avray vu à travers les  feuillages(1871)

Caspar David  Friedrich :  Brume matinale  dans les montagnes (1808)

Monet : Bras de Seine   à  Giverny (1897)

Monet / Londres  Le parlement Reflets sur la Tamise (1899-1901)

lundi 1 juillet 2013

Pureté de la tragédie (Jean Anouilh)


"....
C'est propre la tragédie. C'est  reposant, c'est  sûr..
Dans le  drame , avec  ces traîtres, avec  ces méchants  acharnés, cette innocence  persécutée, ces  vengeurs, ces  terre-neuve, ces  lueurs  d'espoirs, cela  devient  épouvantable  de mourir, comme  un  accident.  On aurait peut être  pu les  sauver, le bon jeune homme  aurait pu  arriver  à temps  avec les  gendarmes. Dans la tragédie on est  tranquille. D'abord , on est  entre  soi. On est tous innocents  en  somme !  Ce n'est pas parce qu'il y en  a un  qui  tue  et l'autre  qui  est  tué. C'est une  question  de  distribution .  Et  puis  surtout, c'est reposant, la tragédie, parce qu'on sait qu'il n'y a plus  d'espoir, le  sale  espoir; qu'on  est  pris, qu'on  est  enfin pris comme  un rat, avec tout le  ciel  sur  son  dos, et qu'on  n'a  plus  qu'à prier, - pas  à  gémir, non,  pas à  se  plaindre,- à gueuler  à  pleine  voix ce qu'on  avait à  dire,  qu'on n'avait  jamais  dit et  qu'on  ne  savait peut-être  même pas encore. Et  pour  rien  :  pour se le  dire à  soi , pour l'apprendre, soi.  Dans le  drame, on se  débat, parce qu'on  espère  en sortir. C'est  ignoble, c'est utilitaire.  Là   c'est  gratuit. C'est pour les rois.  Il  n'y a   plus rien  à  tenter ,enfin !"
Antigone   , Jean Anouilh


Antigone - Bande Annonce DVD Copat 

http://unsognoitaliano.blogspot.fr/2012/02/antigone.html 

croc-blanc (playlist)