mardi 13 juin 2017

Jean Cocteau :L'Aigle à deux têtes (1948) - Edwige Feuillère, Jean Marais (Eng Sub)

L'Aigle à deux têtes (1948) - Edwige Feuillère, Jean Marais (Eng Sub)



Et sa  version  au théâtre   du Ranelagh au début de l'année 2017


http://culturebox.francetvinfo.fr/theatre/theatre-contemporain/l-aigle-a-deux-tetes-le-drame-romantique-de-jean-cocteau-revient-sur-scene-251667

lundi 12 juin 2017

Jean Cocteau

(1889-1963)
Poète écrivain dramaturge cinéaste peintre français
Né dans une famille bourgeoise de la région parisienne.

Son père se suicide en 1898 (il avait 9 ans)
Premier poème à 20 ans , ( qu'il désavouera plus tard)
Il se passionne très vite pour le théâtre, mène une vie de bohème et fréquente les milieux artistiques et mondains
Avec la rencontre de Diaghilev dont les ballets russes l'enchantent, il se rapproche de l'avant-garde cubiste et futuriste et rompt avec la poésie conventionnelle.
cocteau  par  lui-memeEn 1913 il soutient Stravinsky lors de la première du Sacre du Printemps qui provoque un scandale.
Première guerre mondiale ; il participe comme auxiliaire mais est rapidement démobilisé en raison de sa santé fragile.
On le voit en 1916 à Montparnasse avec Modigliani, Apollinaire Max Jacob , Paul Reverdy, Blaise Cendrars .
En 1916, création du Groupe des Six (formation musicale réunissant :
Georges Auric (1899-1983)
Louis Durey (1888-1979)
Arthur Honegger (1892-1955)
Darius Milhaud (1892-1974)
Francis Poulenc (1899-1963)
Germaine Tailleferre (1892-1983)..... et dont Eric Satie est le mentor.
Participe au mouvement Dada (1916 -1921,22)
Il fait la connaissance de Picasso qu'il emmène chez Diaghilev.
1918 Mort d'Apollinaire .
Il fonde avec Cendrars les éditions de la Sirène Se brouille temporairement avec Stravinsky.
1919 :Rencontre Raymond Radiguet (1903-1923) dont il découvre le talent de poète et de romancier. Il le soutient notamment dans l'écriture de son roman « le diable au corps » puis « Le bal du comte d'Orgel)
Dépendance à l'opium contre laquelle il devra lutter toute sa vie .
1923 : Thomas l'imposteur ( Roman )
Raymond Radiguet meurt en 1923 . Certains de ses proches lui reprochent son attitude lors de ces circonstances
Période de dépression
Dans les années 20 il s'associe à M. Proust , André Gide et M Barrès
Conversion au catholicisme en 1925
Avec la rencontre de Diaghilev il s'est rapproché de l'avant-garde cubiste et futuriste
Influence de Picasso, Satie, Apollinaire André Breton , Philippe Soupault dont naîtra le surréalisme.
1929 : Les enfants terribles
1930 le sang d'un poète (film )
Rencontre Jean Marais .
1934 : Mythologie avec des lithographie de De Chirico ( Poésie)
1934 : la machine infernale
1938 : les parents terribles
Role ambigu durant la seconde guerre mondiale
1943 : l' Eternel retour Scénariste ppur le  film de  Jean  Delannoy
1944 : l'aigle à deux têtes (film)
Devient une référence cinématographique
1946 : le jeune homme et la mort (Ballet)
1946 : la belle et la bête (film)
1950 : Orphée
Fréquente Matisse qui l'engage à s'exprimer par le dessin et la peinture
Compose des fresques et des mosaïques sur des thèmes mythologiques et bibliques
Il fréquente Picasso , Charlie Chaplin , Edith Piaf
En 1960 Testament d'Orphée
Il meurt d'une crise cardiaque en 1963 à 74 ans après avoir appris le décès d'Edith Piaf .

(les   oeuvres citées  ne sont  qu'une   infime partie  de  sa production  artistique  dans  les différents  domaines  )

Jean Cocteau : Clair -obscur



Le 11 février  1955

Cher  Monsieur,
Depuis  de longues semaines votre livre n'a pas quitté la  table et comme je ne quitte   guère ma  table, bien  souvent  je suis  allé chercher ma part  de lumière dans votre  Clair-Obscur. Les poèmes me  furent  des étincelles au  milieu  de la  misère de mes tâches. Je retrouvais des flammes éteintes  par les algèbres. Toute cette semaine lisant la relativité de  Tolman je m'arrêtais quand  le  livre m'arrêtait et  pour reprendre courage je lisais du   Cocteau.  Je rêvais  à  des choses qui  ne  sont plus de mon  âge. Les "pollens  indécents" ressuscitaient  des fleurs qui  ne  sont  plus  . [...]

Ainsi  Clair-Obscur  m'a donné des vacances et des pensées. Excusez-moi  d'avoir  été si  long  à  vous remercier. J'espère que  par le  détour  de Monaco ma lettre vous parviendra. Qu'elle  vous dise, cher  Monsieur,  ma bien  vive  sympathie.

Gaston  Bachelard

De tous  les partis...
De tous les partis mon  parti
Est le seul que je  veuille  prendre
A quel vainqueurpuis-je me  rendre
Lorsque de moi  tout est  parti ?

Muses dans vos sombres usines
Savais-je que  vous me  feriez
Une couronne  de lauriers
Plus  féroces que  des  épines  .

Aujourd'hui...
Aujourd'hui, c'est demain et hier qui s'épousent
Demain c'est hier jeune et hier demain vieux
Implacable travail de trois Parques, jalouses
D'un secret emmêlant les dates et les lieux.

Leur tâche à notre sort les laisse indifférentes
Car on n'en peut rien voir sur l'envers du tissus.
Elles travaillent vite et nous paraissent lentes
Et ce que nous cachons s'y brode à notre insu.

Il faudrait...
Il  faudrait de ma  nuit atteindre les écluses
Les  ouvrir  et traquer  les muses dévêtues
L'injurier  de  feux  jusqu'à  ce que  ces muses
Perdissent  leur dégaine antique de statues

Je vivrais enfin  calme et ce serait  leur tour
De  trébucher d'aller  s'aveugler aux  lumières
Entre  elles de se  battre et de mettre en  plein  jour
Leur  visage  de  torche où  flambe une crinière.

Je vivrais  calme enfin et je regarderais
Un  cheval  maladroit à  déployer  ses ailes
Les neuf soeurs de la  nuit se déchirer entre elles
Et ces dames  criant  leurs  augustes secrets.  

du recueil  de poésies Clair-Obscur. (1954)

mercredi 7 juin 2017

Le mur invisible


Film  allemand de Julian Roman Pölsler (2012)  avec Martina  Gedecx 




d'après le  roman  de  l'écrivaine  autrichienne  Marlen  Haushofer (1963


Sans doute  faudrait-il   lire  le  roman  . Le fim  de   Pösler  est  puissant  , à la hauteur  d'un  conte   philosophique   sur  le sens  de  la vie (pourquoi  vivre?) et sur l'une  des réponses   possibles  : la responsabilité de   l'autre,  fut-il  un  animal,  plutôt  que le  renoncement .
Musique  et  images  ajoutent   à  la qualité de  ce  film  magnifiquement  interprété .

samedi 27 mai 2017

Shakespeare Macbeth :To morrow and to morrow

https://www.youtube.com/watch?v=h-XTgC34IQQ

dans  la réalisation  de  Polanski avec  John  Finch  (1971)



 Acte   V, scène  V
-- Seyton  :  La reine  est   morte 
--Macbeth : Elle devait mourir  un  jour   ou  l'autre ..Le moment   serait toujours venu  de  dire  ce mot-là ! Demain  , et  puis demain  et puis encore  demain glissent  à  petits  pas de jour en  jour jusqu'à  la dernière  syllabe  du  registre  des temps et tous  nos  hiers  ont  éclairé pour des sots  le chemin de la  poudreuse mort. .Eteins-toi,  éteints-toi, court  flambeau . La vie  n'est  qu'une ombre qui  passe,  un  pauvre  acteur qui se  pavane et s'agite durant son  heure  sur la scène et qu'ensuite on  n'entend  plus ; c'est une histoire  dite par  un  idiot, pleine  de  fracas et de  furie et qui  ne signifie  rien . 

Adaptation  d' Orson  Wells  (1948):



Une  critique interessante  des  deux  adaptations par Sylvain  Giachino  sur  Il était  une fois le  cinéma.

mardi 23 mai 2017

Nicolas Bouvier : Le dehors et le dedans



La dernière douane

Depuis que le  silence
n'est  plus le père  de la  musique
depuis que la parole a fini d'avouer
qu"elle  ne  nous conduit  qu'au  silence
les  gouttières  pleurent
il fait  noir  et  il  pleut

Dans  l'oubli des noms et  des  souvenirs
il reste  quelque  chose   à dire
entre  cette  pluie  et  Celle   qu'on  attend
entre le sarcasme  et le testament
entre les trois coups de l'horloge
et   les deux battements  du sang

Mais par  où  commencer
depuis que le midi  du  pré
refuse  de  dire pourquoi
nous ne  comprenons  la simplicité
que  quand  le  coeur  se  brise

Genève , Avril 1983

dimanche 16 avril 2017

le rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin

Cao Xueqin

18e siècle
Cao Zahn plus connu sus son nom social Cao Xuequin vécu entre 1715 et 1764
romancier , poète, peintre , calligraphe, joueur de cithare , chanteur et même acteur amateur.
D'abord romancier érotique , puis romancier social , puis homme d'action sociale .
. Il naquit à Nankin, dans une grande famille chinoise profondément pénétrée des mœurs et coutumes mandchoues. Son bisaïeul avait été nommé en 1663 intendant des soieries impériales de Nankin, poste occupé dès lors pendant cinquante-huit ans par quatre membres de la famille A l'avènement du nouvel empereur Yongzheng , la famille tombe en disgrâce et Cao Xueqin connaît désormais la misère où le maintiennent ses nombreuses incartades malgré ses succès littéraires . « A cause de ses perpétuelles incartades {boisson, désinvolture, goût pour la comédie), Cao Xuequin manquait de vêtements et de nourriture . Un ami de son père, l'enferma à clef dans sa chambre vide pendant trois années , au bout desquelles il avait écrit son ouvrage . » (cité dans un texte sur la genèse du roman par Zhao Liewen )

Le rêve dans le pavillon rouge1

(Hong hou meng)
Roman de 3000 pages environ dans les deux volumes de La Pléiade animé par 448 personnages parfaitement individualisés..
Ecrit en pur dialecte de Pékin , c'est un chef d'œuvre classique du réalisme reflétant tous les aspects de société féodale chinoise du 18 siècle, miroir de la société chinoise avec sa douceur de vivre et ses misères, son opulence apparente et ses tares secrètes. Oeuvre d'imagination mais inspirée par la propre vie de l'auteur qui après une jeunesse comblée dans une famille fortunée protégée par l'empereur, connaît à la mort de celui-ci disgrâce et faillite.
Les amours tragiques de Jia Baoyu (frérot Jade) et de Lin Daiyu (Jade sombre) sert de fil conducteur.
Jia Baoyu est un jeune homme rêveur romanesque et précocement voluptueux , mais son grand amour il le conçoit pour sa cousine orpheline et sans fortune.
Les amours contrariés des deux jeunes gens condamnent Lin à mourir de désespoir et Jia Baoyu fuit sa famille pour se faire moine.
Par cet acte négatif l'auteur entend protester contre le système du mariage imposé par les parents qui opprima la jeunesse chinoise pendant des siècles

Intrigue amoureuse mais avant tout roman social

Extrait de l'introduction au roman par Li Tche-Houa et Jacqueline Alézaïs.
Le renoncement au monde et le sentiment de la vanité de l'amour ne sont pas les idées maîtresses de l'ouvrage , bien que cette thèse ait été soutenue par M Y....dont les écrits ont soulevé en Chine une vive controverse amorcée en 1934. Cette controverse qui s'est étendue sur plusieurs années a eu au moins le mérite d'élargir et d'approfondir les études sur Cao Xueqin et son roman. Loin de prôner le renoncement l'auteur exalte l'amour idéal fondé sur le consentement mutuel et l'harmonie des pensées. Il le dépeint avec une profondeur et une délicatesse qui mettent Le rêve dans le pavillon rouge au premier rand du roman d 'analyse.
Mais l'œuvre ne se réduit pas à une seule intrigue amoureuse. Grâce à sa propre expérience, nourri de la tradition ancestrale , Cao Xueqin montre à travers la grandeur et la décadence de la famille Jia , le déclin inéluctable de la classe féodale, exploitant jusque la le peuple. D'une part il présente la vie fastueuse des privilégiés , à travers le petit univers des deux Palais de la Paix et de la Gloire : intrigues tantôt galantes tantôt sordides, loisirs frivoles, fêtes et banquets au cours desquels les convives, les plus jeunes en particulier, font assaut d'esprit. D'autre part , il dénonce avec ingéniosité, en touches discrètes, l'hypocrisie des institutions traditionnelles, l'exploitation de l'homme par l'homme, fondée sur le système de l'esclavage et d'une justice illusoire. »


Illustration: Anonyme de cour. Les douze beautés, peinture sur soie, dynastie Qing. Période tardive 1709-1723 Musée du Palais , Pékin Le tableau représente l'une des favorites du prince Yinshen , le futur empereur "Yongzhzng Le Rêve dans le Pavillon rouge porta un temps le titre Les Douze beautés

Sources : Encyc.Universalis et Edition de la Pléiade)
1 Pour mémoire En chine le rouge est le symbole de la richesse, de la prospérité et de la bourgeoise tandis que le bleu plus négatif est par exemple celui du monde des prostituées .

Au bord de l'eau


(Shui-hu-zhuan= chronique des bords de l'eau
ou Shui-hu = au bord de l'eau )
de Shi Nai-An et Luo Guan-Zhong
Avant propos par Etiemble
Traduction Jacques Dars
Situation historique
La fin de la dynastie Tang mena à l'apparition de royaumes multiples sur le territoire chinois. C'est la période connue sous le nom des cinq dynasties et dix royaumes .(Xe s )
Réunification du pays et avènement de la dynastie des Song du Nord (960)
Un nouveau monde avec des modifications radicales .Face à cette Chine déjà étonnamment moderne les populations nomades des confins se font de plus en plus menaçantes. Des empires sinisés se constituent au nord , au nord-ouest et au nord- est et des vagues d'invasions successives aboutissent d'abord à la scission de l'empire chinois puis, sous la dynastie des Song du sud , à de longues guerres de résistance ou de reconquête, jusqu'à l'apparition des envahisseurs mongols qui s'empareront avant la fin du XIIIe s de la totalité du pays ..
Le roman ; de caractère éminemment populaire, il ressortit à un genre longtemps ostracisé par les lettrés confucéens et remis en honneur au XXe s seulement.
Origine orale , puis écrit en langue vulgaire . traditions narratives.
Source historique : A la fin des dynasties des Song du Sud , un certain Song Jiang dirige une bande de hors la loi dans la région du fleuve jaune et du Shan-Dong et les troupes gouvernementales ne parviennent qu'avec peine à mettre un terme à ses activités. ..Ses aventures devenues légendes populaires au XIII, apparaissent dans les opéras chinois .
Elles ont été fixées par écrit par Shi Nai-An ou Luo Guan-Zhong ou par la collaboration des deux hommes avant la fin du XIVè siècle
La version définitive remonterait au XVII s après de nombreux avatars.
J'ai trouvé dans ce roman à la fois des aventures de Robin des bois secourant le faible et l'opprimé et une atmosphère rabelaisienne .

Les cent- huit brigands

(wikipedia)
Cent-huit est un nombre important dans les croyances chinoises, et on le retrouve souvent. Le chapelet bouddhiste comptant 108 grains. On sonne les cloches cent-huit fois, certains tao comportent cent-huit mouvements, etc.
Les bandits les plus populaires de Chine ne pouvaient qu'être cent-huit.
Dans la version de Jin Sheng-Tan, les cent-huit brigands sont inspirés par les cent-huit démons libérés dans le premier chapitre par un caprice du grand maréchal Hong, officier de l'empereur Ren-Zong, de la dynastie des Song. Trente-six d'entre-eux sont liés aux astres célestes, soixante-douze autres, moins puissants, sont liés aux astres terrestres. Le premier groupe inspirera les meneurs de la rébellion, alors que le second fournira les rangs de leurs lieutenants.
Ces cent-huit hommes et femmes sont parfois des brigands professionnels, mais ce sont plus souvent d'anciens officiers de l'empereur fuyant les injustices d'un système corrompu, ou fuyant les conséquences de leur impétuosité.
Au bord de l'eau sur wikipédia

samedi 25 mars 2017

Kazantzaki , Zorba le grec , extraits .

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !

(Paul  Valéry , cimetière  marin ) 


En refermant  mon  livre   sur  ces  pages tout  éblouies  , ces  vers de   Paul   Valéry se sont imposés!!
Il  est si  difficile  de  se  séparer   d'un  livre  dont  chaque  page   voudrait  rester  gravée  dans  notre mémoire  Parce que je  crains  que   dans sa fuite , le  temps ne les  emporte  une  nouvelle  fois, j'ai  voulu en  extraire les moments  qui    me  parlent  le plus  et  dont  l'émotion  contenue  sera  un  guide    loyal  contre   l'oubli   .
Amicalement , je souhaite  secrètement  que  vous  trouviez   du  plaisir  à  les  lire ...



Kazantzaki  Zorba

Traduit du  grec par  Yvonne Gauthier

Quelques extraits


Mais  par moment j’étais saisi  de compassion. Une compassion  bouddhique, froide comme une conclusion  de syllogisme   métaphysique. Compassion  non  seulement pour les  hommes, mais  pour le monde entier qui  lutte, crie, pleure, espère et ne voit pas que tout  n’est qu’une  fantasmagorie du  Néant. Compassion  pour  les Grecs  et pour le   bateau,  et pour la  mer, et pour  moi ,  et pour la  mine de  lignite, et pour le   manuscrit  de « Bouddha »,  pour tous ces vains composés d’ombre et de lumière qui  soudain  agitent  et  souillent l’air  pur  . (p.24)

Ce paysage  crétois ressemblait,  me parut-il,  à  la bonne  prose : bien  travaillé, sobre, exempt de richesses superflues, puissant et retenu.  Il exprimait  l’essentiel avec les plus simples  moyens.  Il ne  badinait  pas, refusait d’utiliser  le  moindre  artifice. Il disait  ce qu’il  avait  à  dire avec une virile austérité.  Mais  entre les  lignes sévères on distinguait une  sensibilité et une tendresse  imprévues ; dans les creux abrités, les citronniers et es orangers embaumaient, et  plus  loin , de la  mer  infinie, émanait  une  inépuisable   poésie.
_ La  Crète, murmurais-je, la Crète… et  mon  cœur  battait.
Je descendis de  la colline et pris  le  bord de  l’eau. Des  jeunes filles jacassantes  apparurent,  fichus blancs comme neige, hautes bottes  jaunes,  jupes retroussées ; elles allaient  entendre la  messe  du  dimanche au  monastère que l’on  voyait là-bas, éblouissant de bancheur, au  bord de la mer.
Je m’arrêtai. Dès qu’elles  m’aperçurent, leur rire  s’éteignit.  Leur visage,  à  la vue  d’un  homme  étranger, se ferma farouchement. De la tête aux pieds leur  corps se mit  sur la défensive et leurs  doigts s’accrochèrent nerveusement à  leurs  corsages étroitement boutonnés.  Leur  sang s’alarmait. Sur   toutes  ces côtes crétoises  tournées vers  l’Afrique, les  corsaires  ont, des siècle durant, fait de soudaines  incursions, ravissant  les brebis, les femmes,  le enfants. Ils  les  ligotaient  avec leur  ceinture  rouges , les  jetaient dans  les cales et levaient l’ancre pour  aller  les vendre à Alger, Alexandrie ,  Beyrouth. Des siècles durant, sur  ce  rivage festonné de  tresses  noires, la  mer  a retenti  de leurs  pleurs.  Je regardais  s’approcher  les jeunes filles farouches, collées  l’une  à  l’autre, comme  pour former une barrière infranchissable.  Mouvements sûrs, indispensables aux siècles  passés et qui  reviennent  aujourd’hui  sans  raison, suivant  le  rythme  d’une   nécessité disparue. (p41)

Je bourrai  lentement ma  pipe et l’allumai. Tout à   un sens caché dans ce monde, pensai-je. Hommes, animaux, arbres, étoiles, tout n’est qu' hiéroglyphes ; heureux celui  qui  commence  à  les déchiffrer et à  deviner ce qu’ils disent, mais  malheur  à  lui. Quand  il  les voit, il  ne les comprend  pas. Il croit que ce sont  des  hommes, des animaux, des arbres , des étoiles. C’est seulement des années après, trop  tard,  qu’il  découvre leur  vraie  signification. (p.56)


L’étonnement
Chaque soir   Zorba  me  promène à travers la Grèce, la  Bulgarie,  Constantinople, je ferme  les  yeux et je vois. Il  a parcouru  les  Balkans, embrouillés et  tourmentés, il a tout  observe  de  ses  petits yeux de  faucon, qu’il  écarquille   à  chaque instant, frappé de stupeur. Les choses  auxquelles nous sommes tous  accoutumés et devant lesquelles nous  passons  indifférents, se dressent  devant Zorba comme  de  redoutables énigmes. Voit-il passer une femme,  il  s’arrête , ahuri :
-- Quel  est ce mystère ?  demande-t-il. Qu’est-ce que c’est  qu’une  femme , et  pourquoi  nous fait-elle  ainsi  tourner  la cervelle ?  Qu’est-ce que c’est encore  que   ça, dis-moi  un  peu ?
-- Il s’interroge avec la  même  stupeur devant un  homme, un arbre  en  fleur,  un verre  d’eau  fraîche. Zorba  voit chaque  jour  toute chose  pour  la première  fois. (p.63)
[…] l’univers  était pour   Zorba,  comme pour les premiers  hommes,  une  vision  lourde  et  compacte ; les étoiles glissaient  sur lui, la mer   se  brisait contre  ses tempes, il vivait  sans  l’intervention  déformante de la raison , la terre,  l’eau  ,  les animaux  et  Dieu . (p158)

Aujourd’hui  il  pleut  lentement  et le ciel  s’unit   à  la terre  avec  une tendresse  infinie.
[…] Voluptueuses, toutes de chagrin , sont ces heures de pluie fine. A l’esprit reviennent tous les souvenirs  amers, enfouis dans  le cœur—séparations d’amis, sourires de femmes qui  se sont  éteints, espoirs qui  ont perdu  leurs ailes comme des papillons dont il n’est resté que le ver. Et  ce ver s’est posé sur les feuilles de mon cœur  et les ronge. (p106)

Chant bouddhique «  Qui  donc a créé ce dédale de l’incertitude, ce temple de la   présomption, cette cruche  au  péché, ce champ  semé de mille  ruses, cette  porte de l’Enfer, ce panier  débordant d’astuces, ce   poison  qui  ressemble ay  miel, cette chaîne qui  enchaîne  les mortels à  la terre :  la femme ? »

Le papillon :  Je me souvins d’un  matin    j’avais découvert un cocon dans l’écorce d’un arbre, au  moment où le paillon brisait l’enveloppe et se préparait à  sortir. J’attendis  un  long  moment, mais  il  tardait  trop , et moi  j’étais pressé. Enervé je me penchai et me  mis à  le  réchauffer de mon  haleine.  Je le réchauffais , impatient,  et le miracle  commença à se  dérouler  devant moi , à un rythme  plus rapide que nature. L’enveloppe s’ouvrit, le papillon sortit  en se trainant, et je   n’oublierai  jamais l’horreur que j’éprouvais alors :  ses  ailes n’étaient pas encore  écloses et de  tout son  petit corps  tremblant, il s’efforçait de  les  déplier.  Penché au-dessus de lui,  je  l’aidais de mon  haleine. En vain. Une patiente maturation  était nécessaire et  le   déroulement  des ailes devait se  faire  lentement  au  soleil ;  Maintenant  il était  trop  tard.  Mon souffle  avait  contraint le papillon à se montrer ,  tout  froissé avant terme.  Il  s’agita désespéré, et quelques  secondes après, mourut dans la  paume  de  ma main.
Ce  petit cadavre, je crois  que  c’est le plus grand poids que j’aie  sur  la   conscience. Car  je  le comprends  bien  aujourd’hui, c’est un  péché mortel que de  forcer  les grandes lois. Nous devons  ne pas  nous  presser, ne  pas nous  impatienter, suivre   avec confiance  le  rythme éternel .(p. 141)



Chapitre  12
Le cœur de  l’ouvrage , Un chapitre  que  j’aimerais  retenir  en  totalité
Le fil  conducteur  du livre n’est-il  pas la rencontre   du narrateur  avec  Bouddha  , la traduction  d’un  mystérieux  manuscrit objet de ses recherches ,  son  émerveillement,  son adhésion  puis  cette prise  de conscience  de l’achèvement  de  l’homme   dans l’Eveillé ,  et enfin    sa délivrance, son rejet  et son choix en faveur de   l’homme  naturel  et  « vivant »  incarné dans   Zorba.

Le chapitre s’ouvre sur  les  poèmes de Mallarmé  , l’admiration  pour  sa poésie suivie  du  désenchantement :
(…)j e pris  un  livre que j’aimais et que j’avais emporté : les  poèmes de Mallarmé. Je lus lentement, au hasard , fermant le livre, le rouvris,  le  rejetai. Tout cela  m’apparut pour la première fois   ce jour-là ,  exsangue, dénué d’odeur, de saveur  et de substance humaine. Des mots  d’un bleu  décoloré, vides, suspendus en l’air . Une eau distillée parfaitement  pure, sans microbes, mais  aussi  sans substances nutritives. Sans vie.
Ainsi  que  dans les religions qui  ont perdu  leur  souffle créateur, les dieux en  arrivent   à  n’être plus que  des  motifs  poétiques ou des  ornements bons   à parer  la solitude humaine et les murs,  ainsi   cette  poésie. L’aspiration  véhémente du  cœur  chargé de terre et de semences est devenue  un jeu  intellectuel impeccable, une architecture aérienne , savante et  compliquée.
Je rouvris le  livre et me remis  à  lire.  Pourquoi,  tant d’années durant, ces  poèmes  m’avaient-ils empoigné ? Poésie  pure !  La vie devenue  un  jeu  lucide, transparent, même  pas  alourdie du poids d’une goutte de sang . L’élément humain  est  lourd  de désir, trouble,  impur – l’amour, la chair,  le cri – qu’il  se sublime alors  en   idée abstraite et dans  le haut fourneau  de l’esprit, d’alchimie en  alchimie, qu’il s’immatérialise et se  dissipe !
Comme   toutes ces choses, qui  m’avaient tellement fasciné, me parurent, ce matin-là n’être  que hautes acrobaties charlatanesques !
 Toujours au déclin de toute civilisation , c’est ainsi  que  s’achève, en  jeux de prestidigitateur , plein  de maitrise – poésie pure , musique pure, pensée  pure –l’angoisse de l’homme. Le dernier homme  -- qui  est délivré de toute croyance et de toute illusion, qui n’attend plus rien , ne craint plus rien – voit l’argile dont il est fait , réduite en esprit et l’esprit n’a  plus rien  où jeter  ses racines pour sucer et se  nourrir.  Le dernier homme  s’est vidé ; plus de semence, plus d’excréments, ni de sang. Toutes choses sont devenues  mots, tous  les  mots  jongleries musicales.  Le dernier homme  va encore  plus  loin :  il s’assied au  bout de sa solitude et décompose la  musique en  muettes équations mathématiques.
Je sursautai . « C’est  bouddha qui est  le dernier  homme ! m’écriai-je.. l Là  est  son  sens secret et terrible. Bouddha est l’âme  pure  qui  s’est vidée ; en lui  , c’est le néant , il est  le  Néant. Videz vos entrailles,  videz votre  esprit, videz votre cœur ! crie-t-il.  Où qu’il  pose le pied, il ne jaillit  plus d’eau,  pas  une  herbe ne pousse, pas  un  enfant ne  nait. »
«  Il faut pensai-je, l’assiéger,  en mobilisant  les  mots ensorceleurs , en faisant appel  à la cadence  magique et lui jeter  un  charme  pour le  faire sortir  de mes entrailles ! Il faut  que je lance sur  lui   le filet des  images , pour l’attraper  et  me délivrer ! »
2crire Bouddha cessait   enfin  d’être un  jeu  littéraire. C’était une  lutte  à  mort contre une  grande  force de  destruction  embusquée en  moi ,  un duel  avec  le  grand Non qui  me dévorait le cœur , et  de l’issue  de ce duel dépendait le salut  de mon  âme. (156)





La Grèce ,  Dionysos et  saint  Bacchus
Jusqu’à quand  pensai-je, pourrai-je vivre  et  sentir cette douceur  de la  terre , de  l’air, du silence et  le parfum  des  orangers en  fleurs ?  Une  icône de saint   Bacchus , que j’avais contemplée  dans l’église, avait fait  déborder mon cœur de  bonheur.  Tout  ce  qui  m’émeut le plus profondément : l(unité dans le  désir, la suite  dans l’effort ,  se découvrit  à  nouveau  devant moi.  Béni  soit  cette gracieuse  petite  icône de  l’éphèbe  chrétien avec ses  cheveux bouclés tombant autour de  son  front comme des grappes noires.  Dionysos le beau  dieu  du  vin et  de l’extase, et  saint  Bacchus se  mêlaient en  moi ,  prenaient le  même  visage. Sous  les feuilles  de vigne et sous  la robe de moine, palpitait le même corps  frémissant,  brûle  de  soleil  -- la  Grèce. (p.226)

La foi
 Zorba  éclata  de rire.
-- L’idée  c’est tout , dit-il. Tu as la foi ?  Alors une  écharde  de  vieille porte devient  une  sainte  relique . Tu n’as  pas la foi ?  La Sainte   croix  tout  entière devient une  vielle  porte.  (p 251)

Dormir ?
Nous étions  tous deux fatigués, mais nous ne  voulions pas  dormir.  Nous ne voulions pas perdre le   poison   de  cette journée.  Le sommeil nous apparaissait  comme une  fuite à  l’heure  du danger ,  et  nous  avions  honte d’aller  nous coucher. ( 302)

La danse de  Zorba
Patron, cria-t-il,  j’ai  beaucoup  de choses  à  te dire, je n’ai  jamais  aimé personne  comme  je  t’aime,  j’ai  beaucoup  de  choses à  te  dire, mais ma langue  n’y arrive  pas. Alors je  vais les danser !  Mets-toi  à  l’écart que je ne  te marche   pas dessus !   En avant,  hop,  hop !
Il fit  un  saut, ses pieds et ses mains  devinrent des ailes. Comme il s’élançait  tout droit, au-dessus  du  sol sur ce  fond  de mer  et  de  ciel, il  ressemblait à  un  vieil  archange révolté.
Car c cette  danse  de  Zorba était toute de  défi, d’obstination  et  de  révolte . On eut dit qu’il  criait : «    Qu’est-ce que  tu  peux  me  faire  Tout- Puissant ?  Tu ne peux rien  faire  sinon  me  tuer. Tue-moi, je m’en  fiche. Je me  suis déchargé de la bile, j’ai  dit  tout  ce que je  voulais  dire : j’ai eu le  temps  de danser et  je n’ai plus besoin  de  toi ! »
En regardant  Zorba danser ,  je comprenais pour la première  fois l’effort  chimérique de l’homme pour  vaincre la pesanteur. J’admirais son  endurance, son  agilité . , sa fierté.  Sur les   galets les pas de Zorba impétueux  et  habiles , gravaient  l’histoire  démoniaque  de l’homme.
Il  s’arrêta, contempla  le téléférique écroulé en  une enfilade  de  tas. Le soleil  déclinait vers le  couchant, les  ombres s’allongeaient.  Zorba  écarquilla les yeux comme s’il venait  soudain  de se rappeler  quelque  chose.  Il  se  tourna vers  moi et  d’un  geste qui  lui  était habituel  , se couvrit la bouche  de sa paume.
-- Oh  la !  la !  patron , fit-il , tu as vu qu’est-ce  qu’il  lançait   comme  étincelles, le bougre ?
Nous éclatâmes de   rire  ...

Au  point du jour  je me  levai et  marchai  rapidement,  le long de l’eau, vers le  village ; mon cœur  bondissait. J’avais rarement  éprouvé une  telle  joie  dans ma vie. Ce n’était pas  de la  joie,  c’était une sublime , absurde  et  injustifiable allégresse . Non seulement injustifiable , mais contraire à  toute  justification .  j’avais  perdu  cette fois tout mon  argent,  ouvriers,  téléphérique, wagonnets :  nous avions construit  un  petit port pour  exporter le  charbon et maintenant , nous n’avions  plus rien  à  exporter. Tout était  perdu.
Or c’est  précisément à ce moment que j’éprouvais  une  sensation  inattendue de  délivrance. Comme  si  j’avais découvert dans les replis durs et  moroses de la nécessité, la liberté jouant dans  un  coin. Et  je  jouais  avec elle.
Lorsque tout marche  de travers, quelle   joie de mettre notre  âme à  l’épreuve pour  voir si  el l a de l’endurance  et  de la valeur !  on dirait  qu’un  ennemi  invisible et tout-puissant – les uns l’appellent   Dieu , les autres  diable – s’élance pour nous abattre ;  mais nous restons debout. Chaque  fois qu’intérieurement il  est vainqueur,  alors qu’au-dehors,  il  est vaincu  à  plate couture, l’homme  véritable ressent  une  fierté et  une joie indicibles La calamité  extérieure se  transforme en  une   suprême et  dure  félicité. (p. 326 )