samedi 25 mars 2017

Kazantzaki , Zorba le grec , extraits .

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !

(Paul  Valéry , cimetière  marin ) 


En refermant  mon  livre   sur  ces  pages tout  éblouies  , ces  vers de   Paul   Valéry se sont imposés!!
Il  est si  difficile  de  se  séparer   d'un  livre  dont  chaque  page   voudrait  rester  gravée  dans  notre mémoire  Parce que je  crains  que   dans sa fuite , le  temps ne les  emporte  une  nouvelle  fois, j'ai  voulu en  extraire les moments  qui    me  parlent  le plus  et  dont  l'émotion  contenue  sera  un  guide    loyal  contre   l'oubli   .
Amicalement , je souhaite  secrètement  que  vous  trouviez   du  plaisir  à  les  lire ...



Kazantzaki  Zorba

Traduit du  grec par  Yvonne Gauthier

Quelques extraits


Mais  par moment j’étais saisi  de compassion. Une compassion  bouddhique, froide comme une conclusion  de syllogisme   métaphysique. Compassion  non  seulement pour les  hommes, mais  pour le monde entier qui  lutte, crie, pleure, espère et ne voit pas que tout  n’est qu’une  fantasmagorie du  Néant. Compassion  pour  les Grecs  et pour le   bateau,  et pour la  mer, et pour  moi ,  et pour la  mine de  lignite, et pour le   manuscrit  de « Bouddha »,  pour tous ces vains composés d’ombre et de lumière qui  soudain  agitent  et  souillent l’air  pur  . (p.24)

Ce paysage  crétois ressemblait,  me parut-il,  à  la bonne  prose : bien  travaillé, sobre, exempt de richesses superflues, puissant et retenu.  Il exprimait  l’essentiel avec les plus simples  moyens.  Il ne  badinait  pas, refusait d’utiliser  le  moindre  artifice. Il disait  ce qu’il  avait  à  dire avec une virile austérité.  Mais  entre les  lignes sévères on distinguait une  sensibilité et une tendresse  imprévues ; dans les creux abrités, les citronniers et es orangers embaumaient, et  plus  loin , de la  mer  infinie, émanait  une  inépuisable   poésie.
_ La  Crète, murmurais-je, la Crète… et  mon  cœur  battait.
Je descendis de  la colline et pris  le  bord de  l’eau. Des  jeunes filles jacassantes  apparurent,  fichus blancs comme neige, hautes bottes  jaunes,  jupes retroussées ; elles allaient  entendre la  messe  du  dimanche au  monastère que l’on  voyait là-bas, éblouissant de bancheur, au  bord de la mer.
Je m’arrêtai. Dès qu’elles  m’aperçurent, leur rire  s’éteignit.  Leur visage,  à  la vue  d’un  homme  étranger, se ferma farouchement. De la tête aux pieds leur  corps se mit  sur la défensive et leurs  doigts s’accrochèrent nerveusement à  leurs  corsages étroitement boutonnés.  Leur  sang s’alarmait. Sur   toutes  ces côtes crétoises  tournées vers  l’Afrique, les  corsaires  ont, des siècle durant, fait de soudaines  incursions, ravissant  les brebis, les femmes,  le enfants. Ils  les  ligotaient  avec leur  ceinture  rouges , les  jetaient dans  les cales et levaient l’ancre pour  aller  les vendre à Alger, Alexandrie ,  Beyrouth. Des siècles durant, sur  ce  rivage festonné de  tresses  noires, la  mer  a retenti  de leurs  pleurs.  Je regardais  s’approcher  les jeunes filles farouches, collées  l’une  à  l’autre, comme  pour former une barrière infranchissable.  Mouvements sûrs, indispensables aux siècles  passés et qui  reviennent  aujourd’hui  sans  raison, suivant  le  rythme  d’une   nécessité disparue. (p41)

Je bourrai  lentement ma  pipe et l’allumai. Tout à   un sens caché dans ce monde, pensai-je. Hommes, animaux, arbres, étoiles, tout n’est qu' hiéroglyphes ; heureux celui  qui  commence  à  les déchiffrer et à  deviner ce qu’ils disent, mais  malheur  à  lui. Quand  il  les voit, il  ne les comprend  pas. Il croit que ce sont  des  hommes, des animaux, des arbres , des étoiles. C’est seulement des années après, trop  tard,  qu’il  découvre leur  vraie  signification. (p.56)


L’étonnement
Chaque soir   Zorba  me  promène à travers la Grèce, la  Bulgarie,  Constantinople, je ferme  les  yeux et je vois. Il  a parcouru  les  Balkans, embrouillés et  tourmentés, il a tout  observe  de  ses  petits yeux de  faucon, qu’il  écarquille   à  chaque instant, frappé de stupeur. Les choses  auxquelles nous sommes tous  accoutumés et devant lesquelles nous  passons  indifférents, se dressent  devant Zorba comme  de  redoutables énigmes. Voit-il passer une femme,  il  s’arrête , ahuri :
-- Quel  est ce mystère ?  demande-t-il. Qu’est-ce que c’est  qu’une  femme , et  pourquoi  nous fait-elle  ainsi  tourner  la cervelle ?  Qu’est-ce que c’est encore  que   ça, dis-moi  un  peu ?
-- Il s’interroge avec la  même  stupeur devant un  homme, un arbre  en  fleur,  un verre  d’eau  fraîche. Zorba  voit chaque  jour  toute chose  pour  la première  fois. (p.63)
[…] l’univers  était pour   Zorba,  comme pour les premiers  hommes,  une  vision  lourde  et  compacte ; les étoiles glissaient  sur lui, la mer   se  brisait contre  ses tempes, il vivait  sans  l’intervention  déformante de la raison , la terre,  l’eau  ,  les animaux  et  Dieu . (p158)

Aujourd’hui  il  pleut  lentement  et le ciel  s’unit   à  la terre  avec  une tendresse  infinie.
[…] Voluptueuses, toutes de chagrin , sont ces heures de pluie fine. A l’esprit reviennent tous les souvenirs  amers, enfouis dans  le cœur—séparations d’amis, sourires de femmes qui  se sont  éteints, espoirs qui  ont perdu  leurs ailes comme des papillons dont il n’est resté que le ver. Et  ce ver s’est posé sur les feuilles de mon cœur  et les ronge. (p106)

Chant bouddhique «  Qui  donc a créé ce dédale de l’incertitude, ce temple de la   présomption, cette cruche  au  péché, ce champ  semé de mille  ruses, cette  porte de l’Enfer, ce panier  débordant d’astuces, ce   poison  qui  ressemble ay  miel, cette chaîne qui  enchaîne  les mortels à  la terre :  la femme ? »

Le papillon :  Je me souvins d’un  matin    j’avais découvert un cocon dans l’écorce d’un arbre, au  moment où le paillon brisait l’enveloppe et se préparait à  sortir. J’attendis  un  long  moment, mais  il  tardait  trop , et moi  j’étais pressé. Enervé je me penchai et me  mis à  le  réchauffer de mon  haleine.  Je le réchauffais , impatient,  et le miracle  commença à se  dérouler  devant moi , à un rythme  plus rapide que nature. L’enveloppe s’ouvrit, le papillon sortit  en se trainant, et je   n’oublierai  jamais l’horreur que j’éprouvais alors :  ses  ailes n’étaient pas encore  écloses et de  tout son  petit corps  tremblant, il s’efforçait de  les  déplier.  Penché au-dessus de lui,  je  l’aidais de mon  haleine. En vain. Une patiente maturation  était nécessaire et  le   déroulement  des ailes devait se  faire  lentement  au  soleil ;  Maintenant  il était  trop  tard.  Mon souffle  avait  contraint le papillon à se montrer ,  tout  froissé avant terme.  Il  s’agita désespéré, et quelques  secondes après, mourut dans la  paume  de  ma main.
Ce  petit cadavre, je crois  que  c’est le plus grand poids que j’aie  sur  la   conscience. Car  je  le comprends  bien  aujourd’hui, c’est un  péché mortel que de  forcer  les grandes lois. Nous devons  ne pas  nous  presser, ne  pas nous  impatienter, suivre   avec confiance  le  rythme éternel .(p. 141)



Chapitre  12
Le cœur de  l’ouvrage , Un chapitre  que  j’aimerais  retenir  en  totalité
Le fil  conducteur  du livre n’est-il  pas la rencontre   du narrateur  avec  Bouddha  , la traduction  d’un  mystérieux  manuscrit objet de ses recherches ,  son  émerveillement,  son adhésion  puis  cette prise  de conscience  de l’achèvement  de  l’homme   dans l’Eveillé ,  et enfin    sa délivrance, son rejet  et son choix en faveur de   l’homme  naturel  et  « vivant »  incarné dans   Zorba.

Le chapitre s’ouvre sur  les  poèmes de Mallarmé  , l’admiration  pour  sa poésie suivie  du  désenchantement :
(…)j e pris  un  livre que j’aimais et que j’avais emporté : les  poèmes de Mallarmé. Je lus lentement, au hasard , fermant le livre, le rouvris,  le  rejetai. Tout cela  m’apparut pour la première fois   ce jour-là ,  exsangue, dénué d’odeur, de saveur  et de substance humaine. Des mots  d’un bleu  décoloré, vides, suspendus en l’air . Une eau distillée parfaitement  pure, sans microbes, mais  aussi  sans substances nutritives. Sans vie.
Ainsi  que  dans les religions qui  ont perdu  leur  souffle créateur, les dieux en  arrivent   à  n’être plus que  des  motifs  poétiques ou des  ornements bons   à parer  la solitude humaine et les murs,  ainsi   cette  poésie. L’aspiration  véhémente du  cœur  chargé de terre et de semences est devenue  un jeu  intellectuel impeccable, une architecture aérienne , savante et  compliquée.
Je rouvris le  livre et me remis  à  lire.  Pourquoi,  tant d’années durant, ces  poèmes  m’avaient-ils empoigné ? Poésie  pure !  La vie devenue  un  jeu  lucide, transparent, même  pas  alourdie du poids d’une goutte de sang . L’élément humain  est  lourd  de désir, trouble,  impur – l’amour, la chair,  le cri – qu’il  se sublime alors  en   idée abstraite et dans  le haut fourneau  de l’esprit, d’alchimie en  alchimie, qu’il s’immatérialise et se  dissipe !
Comme   toutes ces choses, qui  m’avaient tellement fasciné, me parurent, ce matin-là n’être  que hautes acrobaties charlatanesques !
 Toujours au déclin de toute civilisation , c’est ainsi  que  s’achève, en  jeux de prestidigitateur , plein  de maitrise – poésie pure , musique pure, pensée  pure –l’angoisse de l’homme. Le dernier homme  -- qui  est délivré de toute croyance et de toute illusion, qui n’attend plus rien , ne craint plus rien – voit l’argile dont il est fait , réduite en esprit et l’esprit n’a  plus rien  où jeter  ses racines pour sucer et se  nourrir.  Le dernier homme  s’est vidé ; plus de semence, plus d’excréments, ni de sang. Toutes choses sont devenues  mots, tous  les  mots  jongleries musicales.  Le dernier homme  va encore  plus  loin :  il s’assied au  bout de sa solitude et décompose la  musique en  muettes équations mathématiques.
Je sursautai . « C’est  bouddha qui est  le dernier  homme ! m’écriai-je.. l Là  est  son  sens secret et terrible. Bouddha est l’âme  pure  qui  s’est vidée ; en lui  , c’est le néant , il est  le  Néant. Videz vos entrailles,  videz votre  esprit, videz votre cœur ! crie-t-il.  Où qu’il  pose le pied, il ne jaillit  plus d’eau,  pas  une  herbe ne pousse, pas  un  enfant ne  nait. »
«  Il faut pensai-je, l’assiéger,  en mobilisant  les  mots ensorceleurs , en faisant appel  à la cadence  magique et lui jeter  un  charme  pour le  faire sortir  de mes entrailles ! Il faut  que je lance sur  lui   le filet des  images , pour l’attraper  et  me délivrer ! »
2crire Bouddha cessait   enfin  d’être un  jeu  littéraire. C’était une  lutte  à  mort contre une  grande  force de  destruction  embusquée en  moi ,  un duel  avec  le  grand Non qui  me dévorait le cœur , et  de l’issue  de ce duel dépendait le salut  de mon  âme. (156)





La Grèce ,  Dionysos et  saint  Bacchus
Jusqu’à quand  pensai-je, pourrai-je vivre  et  sentir cette douceur  de la  terre , de  l’air, du silence et  le parfum  des  orangers en  fleurs ?  Une  icône de saint   Bacchus , que j’avais contemplée  dans l’église, avait fait  déborder mon cœur de  bonheur.  Tout  ce  qui  m’émeut le plus profondément : l(unité dans le  désir, la suite  dans l’effort ,  se découvrit  à  nouveau  devant moi.  Béni  soit  cette gracieuse  petite  icône de  l’éphèbe  chrétien avec ses  cheveux bouclés tombant autour de  son  front comme des grappes noires.  Dionysos le beau  dieu  du  vin et  de l’extase, et  saint  Bacchus se  mêlaient en  moi ,  prenaient le  même  visage. Sous  les feuilles  de vigne et sous  la robe de moine, palpitait le même corps  frémissant,  brûle  de  soleil  -- la  Grèce. (p.226)

La foi
 Zorba  éclata  de rire.
-- L’idée  c’est tout , dit-il. Tu as la foi ?  Alors une  écharde  de  vieille porte devient  une  sainte  relique . Tu n’as  pas la foi ?  La Sainte   croix  tout  entière devient une  vielle  porte.  (p 251)

Dormir ?
Nous étions  tous deux fatigués, mais nous ne  voulions pas  dormir.  Nous ne voulions pas perdre le   poison   de  cette journée.  Le sommeil nous apparaissait  comme une  fuite à  l’heure  du danger ,  et  nous  avions  honte d’aller  nous coucher. ( 302)

La danse de  Zorba
Patron, cria-t-il,  j’ai  beaucoup  de choses  à  te dire, je n’ai  jamais  aimé personne  comme  je  t’aime,  j’ai  beaucoup  de  choses à  te  dire, mais ma langue  n’y arrive  pas. Alors je  vais les danser !  Mets-toi  à  l’écart que je ne  te marche   pas dessus !   En avant,  hop,  hop !
Il fit  un  saut, ses pieds et ses mains  devinrent des ailes. Comme il s’élançait  tout droit, au-dessus  du  sol sur ce  fond  de mer  et  de  ciel, il  ressemblait à  un  vieil  archange révolté.
Car c cette  danse  de  Zorba était toute de  défi, d’obstination  et  de  révolte . On eut dit qu’il  criait : «    Qu’est-ce que  tu  peux  me  faire  Tout- Puissant ?  Tu ne peux rien  faire  sinon  me  tuer. Tue-moi, je m’en  fiche. Je me  suis déchargé de la bile, j’ai  dit  tout  ce que je  voulais  dire : j’ai eu le  temps  de danser et  je n’ai plus besoin  de  toi ! »
En regardant  Zorba danser ,  je comprenais pour la première  fois l’effort  chimérique de l’homme pour  vaincre la pesanteur. J’admirais son  endurance, son  agilité . , sa fierté.  Sur les   galets les pas de Zorba impétueux  et  habiles , gravaient  l’histoire  démoniaque  de l’homme.
Il  s’arrêta, contempla  le téléférique écroulé en  une enfilade  de  tas. Le soleil  déclinait vers le  couchant, les  ombres s’allongeaient.  Zorba  écarquilla les yeux comme s’il venait  soudain  de se rappeler  quelque  chose.  Il  se  tourna vers  moi et  d’un  geste qui  lui  était habituel  , se couvrit la bouche  de sa paume.
-- Oh  la !  la !  patron , fit-il , tu as vu qu’est-ce  qu’il  lançait   comme  étincelles, le bougre ?
Nous éclatâmes de   rire  ...

Au  point du jour  je me  levai et  marchai  rapidement,  le long de l’eau, vers le  village ; mon cœur  bondissait. J’avais rarement  éprouvé une  telle  joie  dans ma vie. Ce n’était pas  de la  joie,  c’était une sublime , absurde  et  injustifiable allégresse . Non seulement injustifiable , mais contraire à  toute  justification .  j’avais  perdu  cette fois tout mon  argent,  ouvriers,  téléphérique, wagonnets :  nous avions construit  un  petit port pour  exporter le  charbon et maintenant , nous n’avions  plus rien  à  exporter. Tout était  perdu.
Or c’est  précisément à ce moment que j’éprouvais  une  sensation  inattendue de  délivrance. Comme  si  j’avais découvert dans les replis durs et  moroses de la nécessité, la liberté jouant dans  un  coin. Et  je  jouais  avec elle.
Lorsque tout marche  de travers, quelle   joie de mettre notre  âme à  l’épreuve pour  voir si  el l a de l’endurance  et  de la valeur !  on dirait  qu’un  ennemi  invisible et tout-puissant – les uns l’appellent   Dieu , les autres  diable – s’élance pour nous abattre ;  mais nous restons debout. Chaque  fois qu’intérieurement il  est vainqueur,  alors qu’au-dehors,  il  est vaincu  à  plate couture, l’homme  véritable ressent  une  fierté et  une joie indicibles La calamité  extérieure se  transforme en  une   suprême et  dure  félicité. (p. 326 )