vendredi 26 octobre 2018

Symphonie n°3 Eroïca de Beethoven, Romain Rolland

 
Beethoven : Symphony No. 3 « Eroica » Furtwangler/Vienna
 

Romain Rolland : Beethoven 

L’Eroica

 […] Et  maintenant, jouissons, nous les gagnants du jeu de la Destinée, qui se servit du malheur de Beethoven pour forger sa grandeur — jouissons de l’œuvre forgée : de ce prodigieux Scherzo, tourbillonnant et armé, de ce Finale dédié à la joie et à la liberté, de cette fête, de ces danses et de ces  marches exultantes, de ces ruisseaux du rire, des riches volutes de ces variations !… Et voici qu’au  milieu, reparait le Héros, le motif du début, le Destin de la vie, qui d’abord s’ignorait et qui maintenant atteint son but, à cette « Vollendung »1, qui est la cible de  Beethoven, et dont il parle souvent dans ses lettres… Mais reparait aussi la Mort, qui est l’au-delà de la victoire. Cette fois, la victoire la nie. Et la voix de la Mort se noie sous les hurlements de la  joie, dans une ruée de foule de la Révolution qui piétine les Bastilles et franchit les tombeaux…
« Et  tout  cela, c’est toi  mon enfant !… »
Cette Grande Armée, ces charges héroïques, ces désastres, ces victoires, ces tombes et ces jeux… Tout est en toi. Est toi…
Et tout cela ne suffit point à remplir le Moi-Univers !
En ces jours surhumains, de l’enclume de Beethoven, forgeant l’Héroïque, jaillissent les étincelles de dix autres planètes :
– Symphonie  Pastorale, le fougueux motif des contrebasses dans la fête villageoise ;
– Léonore, le duo enivré.
Puis les cinq premiers morceaux de l’Opéra :
La sonate Aurore, op. 53 ;
– le début du concerto pour piano en sol op.58 ;
– le scherzo de la Symphonie en ut mineur, qui brusquement se love et déroule ses anneaux de cobra :
Et voici, à la porte, les coups que frappe le poing du Destin !
Et je ne parle point d’une averse d’esquisses, d’œuvres moindres, et dans tous les genres : Marches  et retraites militaires…
[…]
En tout ceci, de l’octobre 1802 à l’avril 1804 !… Cette gerbe de feu, une pluie d’étoiles dans la nuit, une éruption de Dieu, qui projette les mondes, arrachés de sa substance ! Quelle nuit de la Saint Jean !…
On remarquera qu’à mesure que le rythme de création s’accélère, les œuvres de joie se multiplient : Pastorale, Aurore, Concerts de lumière, Lustige Sinfonia… Tant il est vrai que le principe premier de la création, fût-il une blessure, le jet de sang qui jaillit est la joie souveraine. Même au prix de la pire douleur, la création est Joie. Et tout le reste n’est rien…
Longtemps après, quand il avait déjà composé huit de ses neuf symphonies, quelqu’un — le poète  Christophe Kuffner — lui demandait celle qu’il préférait, Beethoven, sans hésiter, répondit : « L’Héroïque.
– J’aurais cru l’Ut mineur
– Non, non, l’Héroïque ! »
À plus de cent ans de distance, nous jugeons comme lui. Elle apparait un miracle, dans l’œuvre même de Beethoven. Si par la suite il a été plus loin, il n’a jamais fait, d’un coup, un aussi large pas. Elle est un des grands jours de la musique. Elle ouvre une ère.

1) l’accomplissement parfait




Extrait de Beethoven. Les grandes œuvres créatrices, de l’Héroïque à Appassionata de Romain  Rolland (1928)

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