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dimanche 15 juillet 2012

les Troyens Virgile l'Eneide , Berlioz ...


Oh que voilà un   « fil »  comme  je  les aime , une  pelote  dont  les  extrémités  se  perdent et  qu’il  faut  patiemment  devider  .....
On a  déjà  beaucoup  parlé  ici  de  Carthage   de  Flaubert ,  de  Salammbô,  de  Tanit  et  du  fameux   Zaïmph (le  voile  sacré  ) :
"Tout à la fois bleuâtre comme la nuit, jaune comme l'aurore , pourpre comme le soleil, nombreux, diaphane, étincelant, léger". (G. Flaubert)
Mais  prenons  d’abord  par le  bout  de   l’opéra  de  Berlioz .
La chaine  TV  Mezzo nous a retransmis  récemment  en direct  du  Covent  Garden  de  Londres   les  Troyens  dans une  superbe  mise  en  scène  ,avec  des   interprètes de  choix et l’  anticipation  d’un  plaisir  , l’annonce de  Anna Carita Antonacci  dans le  role  de  Cassandre. Superbe  en  effet : une  voix chaude  et  splendide , un  jeu  dramatique   digne  des plus  grandes comédiennes et  en plus d’une  beauté sculpturale !
J’ai  réuni  quelques uns  des  extraits   publiés sur   Youtube  les   plus  proches  de   cette  représentation  (merci   )

 "Les Troyens" act 1.,H. Berlioz Représentation   en  2003


 
 Anna Caterina Antonacci  en   2012




 Berlioz - Les Troyens - Ah! Ah! Je vais mourir ... Adieu, fière cité
ici  par  Susan  Graham 



Les  trois  autres  interpretes  des roles  principaux,  ceux d’ Elissa et  d’Enée étaient  à la  hauteur   comme   la  sœur  de   Didon.  J’ai  particulièrement  aimé  Ava  Maria  Westbroek  dans  le  dernier  acte   « la mort  de  Didon ».
Mais  cette  interpretation   du  Duo  d'amour  Enée-Didon par Susan  Graham  et  Gregory   Kunde , dans  un  accord  parfait  ,  reste   inoubliable  et  ma préférée 


Les Troyens - Susan Graham - duo: Didon Enée: nuit d'ivresse


Donc  écoutant  les  Troyens , je  me  trouvais  à   Carthage  et  par  le  plus  grand  des hasards  une  discussion  portait  sur   Salammbô.  Encore  dans l’émotion  de  la  musique je naviguais  allègrement   de  la  naissance   de  la  grande ville  punique  jusqu’à  ses dernières   heures  de  gloire     puisque   Flaubert   situe son  roman  au  IIIème  s. av JC pendant  la Guerre  des   mercenaires , Je ne  pouvais  échapper   aux  inévitables questions qui  nous  font  toujours    hésiter  entre  mythe  et  réalité et  la comparaison de   l’opéra  et  et  de ses  sources   (l’Eneide) ,  le roman  de  Flaubert    et   , si   c’est  possible   une  réalité  d’historien .
Flaubert  termine  son  roman sur  le  mariage  de  Salammbô  avec    Narr’ Havas   et  la  cérémonie  s’achève   sur  la mort de  l’héroine quand  Matho  rend  son  dernier  soupir  . Dans un  incomparable  effet  dramatique  et  contrairement    à  son  habitude   Flaubert  est  peu  éloquent  sur  les  causes  de la  mort   de  son   héroine nous  laissant  l’imputer   à  la   vengeance  de  la déesse  ou  bien , plus romanesque   , à la  mort   de  Mathô   . On  peut   cependant  se  souvenir que l’évènement   a   lieu  durant  la  cérémonie  de  son  mariage    avec  Narr’Havas  riche  carthaginois rusé   et  rival  de   Mathô     , d’origine  numide  «  …. Un orientaliste de votre érudition, monsieur, aurait dû avoir un peu plus d'indulgence pour le nom numide de Naravasse que j'écris Narr'Havas, de Nar-el-haouah, feu du souffle  « Réponse de Flaubert aux critiques de Froehner parues dans la Revue contemporaine »


 Elissa  Didon par  Cayot   musée  du  Louvre


Ce  détail  m’a arrêtée car  enfin  Elissa – Didon selon  Justin , devait épouser  Hiarbas  un  Numide trahissant  la  mémoire  de  son  époux  tyrien  Syché  et se jeta  sur  le  bûcher   en  raison  du  départ  d’Enée  selaon l’Eneide    et    pour    se  soustraire  à cette trahison  selon  Justin …..et pour  la  ènième  fois  j’ai  dû  remonter  aux  sources   pour  rendre ,  si  je  puis  dire   ,  à  César  ce  qui  appartient   à   César  aussi  bien qu’  à Virgile , Berlioz   ou   Flaubert  .

On  sait  que  Virgile   composa  l’Eneide  à  la  demande   de  Octave -  Auguste   afin  de  glorifier   sa  généalogie  en   la  faisant  remonter    aux  grandes  heures  des  dieux  grecs , héros  et  semi- dieux . C’était  donc  une   œuvre  littéraire du  temps  d’Auguste ,  où  selon   l’habitude  de  nos  anciens  la  réalité  n’hésitait  pas à   puiser   sa crédibilité dans le  mythe  .
On  situe  aujourd’hui  la guerre de  Troie  aux  alentours de   -1200 et  la fondation  de   Carthage  en   -814
Romulus  fonde   Rome  en  - 763
Hamilcar  Barca  père  de Salammbo  dans  le  roman de  Flaubert a  vécu  de   -270 à  -228
Et  la chute  de  Carthage  se  produit  avec  la   dernière  guerre  punique  en  -146
Après  sa victoire  à  Actium en   -31 Octave   prend  le  non  d’Auguste   et  devient   le  maitre  absolu  de  l’empire  romain 
La  grande  rivalité  entre   Carthage  les  grecs  puis   Rome  pour  la suprématie  dans  la  mediterranée     ne pouvait   qu’accuiellir  favorablement voire  souhaiter  vivement    une    origine   plus  prestigieuse   pour   le  jeune  empire  et  une  essence  divine   pour  son  empereur   .

On  peut  lire  ici   dans le  chant   IV  de  l’Eneide   le récit   amoureux   d’Elissa  et  d’Enee mais aussi toutes  les  innombrables   péripéties  auxquelles  du  faire  face  le  héros troyen dans son  voyage  jusqu ‘au  Latium   , guidé  par   sa  mère   Vénus  .Une  nouvelle  odyssée  qui   porta à Rome ,  son  auteur    au  rang  d’Homère  .

Dido  par  Cochet   (musée  du  Louvre )


Au   IIIème  s  ou  selon  certains   au   IV ème  , un  historien  romain  Marcus  Junianus  Justinius  écrit un  abrégé  des  histoires  philippiques, puisant  ses  sources  dans Historiae philippicae et totius mundi origines et terrae situs, rédigé par Trogue Pompée à l’époque d’Auguste.
 On   peut  lire  ici http://www.forumromanum.org/literature/justin/trad18.html     le  texte   et    particulièrement    le   livre   XVIII  relatif   aux  peuples  tyriens  dont un extrait :
Histoire des Tyriens http://www.forumromanum.org/literature/vatican.gif3,1 Et puisqu'on est arrivé à mentionner les Carthaginois, il faut dire quelques mots de leur origine, en reprenant un peu plus haut l'histoire des Tyriens dont les malheurs furent également douloureux.

2 Le peuple des Tyriens fut fondé par des Phéniciens 3 qui malmenés par un tremblement de terre, abandonnèrent le sol de leur patrie et s'installèrent d'abord près de l'étang syrien puis sur le rivage proche de la mer ; 4 ils y fondèrent une ville qu'ils nommèrent Sidon à cause de l'abondance de poissons, car les Phéniciens appellent le poisson Sidon.

5 Ensuite, après de nombreuses années, pris d'assaut par le roi des Ascaloniens, repoussés sur leurs navires, ils fondèrent la ville de Tyr, un an avant le désastre de Troie.

6 Là, harcelés par les guerres des Perses pendant longtemps et de manière variée, ils furent certes vainqueurs mais, leurs troupes étant épuisées, ils subirent de la part de leurs esclaves, qui abondaient en multitude, d'indignes supplices ; 7 ayant fait une conspiration, les esclaves assassinent toute la population libre, avec leurs maîtres, et ainsi en possession de la ville, ils occupent les foyers de leurs maîtres, s'emparent de l'état, prennent des épouses18 et engendrent des hommes libres, ce qu'eux-mêmes n'était pas.
[…]
Histoire d'Élissa 3 Entre temps, le roi21 mourut à Tyr, après avoir institué comme héritiers son fils Pygmalion et sa fille Élissa, une vierge d'une remarquable beauté. 4 Mais le peuple remit le pouvoir royal à Pygmalion, un enfant encore. 5 Quant à Élissa, elle épousa son oncle maternel Acherbas, le prêtre d'Hercule qui était le second en dignité après le roi. 6 Il avait de grandes richesses mais elles étaient cachées et, par crainte du roi, il avait confié son or à la terre, et non à des toits ; 7 et cela, même si les hommes l'ignoraient, le bruit en courait cependant. 8 Excité par cela, Pygmalion, ayant oublié le droit humain, tue son oncle qui était aussi son beau-frère22 sans respect des obligations familiales.

9 Élissa, s'étant longtemps détournée de son frère à cause du crime, ayant à la fin dissimulée sa haine et composé pendant ce temps son visage, prépare sa fuite sans rien dire, s'étant associée des princes dont elle pensait qu'ils avaient la même haine pour le roi et le même désir de fuite. 10 Alors, elle cherche, avec ruse, à circonvenir son frère ; elle feint de vouloir venir s'installer auprès de lui, afin que la maison de son époux ne lui ravive la dure image du deuil, à elle qui est désireuse d'oubli, et afin qu'un amer rappel ne lui vienne plus devant les yeux. 11 Pygmalion écoute sans déplaisir les paroles de sa sœur, estimant qu'avec elle, viendra aussi l'or d'Acherbas. 12 Mais, au crépuscule, Élissa place sur des navires les hommes chargés par le roi de son transport, avec toutes ses richesses, et arrivée au large, elle les oblige à jeter à la mer des fardeaux — de sable, à la place de l'argent — enveloppés dans des bâches. 13 Alors, en pleurs, elle appelle Acherbas d'une voix funèbre ; elle le prie de recevoir de bon gré ses richesses qu'il avait abandonnées et de les avoir comme sacrifice à ses mânes, elles qui avaient été la cause de sa mort23.

14 Alors, elle va trouver les hommes du roi eux-mêmes ; une mort, jadis souhaitée, la menaçait, certes, mais pour eux, qui avaient soustrait à la cupidité du tyran les richesses d'Acherbas, richesses pour lesquelles le roi avait commis un parricide, c'était d'amères tortures et de cruels supplices qui les menaçaient. 15 Une fois cette peur jetée en eux tous, elle les prend comme compagnons de sa fuite. Il s'y joint aussi les colonnes de sénateurs préparées pour cette nuit, et après avoir été chercher les objets sacrés d'Hercule, dont le prêtre avait été Acherbas, ils cherchent un lieu pour leur exil.

http://www.forumromanum.org/literature/vatican.gif5,1 Ils touchèrent terre en premier à l'île de Chypre, 2 où le prêtre de Jupiter, avec son épouse et ses enfants, s'offre à Élissa, sur l'ordre du dieu, comme compagnon et associé à sa fortune, après avoir négocié pour lui et sa descendance la dignité perpétuelle de la prêtrise du dieu. 3 La clause fut acceptée comme un présage évident.

4 Il était de coutume à Chypre d'envoyer sur le rivage de la mer les vierges avant leurs noces, à dates déterminées, pour chercher dans la prostitution l'argent de leur dot ; elles acquittaient des offrandes à Vénus au nom du reste de leur pudeur. 5 Donc, Élissa ordonne de mettre sur les navires environ quatre-vingts vierges enlevées de cette troupe, afin que les jeunes gens puissent se marier et la ville avoir une progéniture.

6 Tandis que cela se passe, comme Pygmalion, ayant appris la fuite de sa sœur, s'était préparé à poursuivre la fuyarde par une guerre impie, il fut difficilement apaisé, vaincu par les prières de sa mère et les menaces des dieux ; 7 comme les devins inspirés lui avaient prédit par leurs chants qu'il ne l'emporterait pas impunément s'il interrompait les développements de la ville la mieux auspiciée dans le monde entier, les fuyards eurent, de cette manière un moment pour reprendre leur souffle.

Fondation de Carthage
8 Ainsi, Élissa, transportée dans le golfe de l'Afrique, sollicite l'amitié des habitants de cet endroit, qui se réjouissaient de l'arrivée d'étrangers et du commerce de biens d'échange ; 9 ensuite, ayant acheté l'emplacement qui pourrait être couvert par une peau de bœuf24, sur lequel elle pourrait refaire les forces de ses compagnons, épuisés par une longue navigation, jusqu'à ce qu'elle s'en aille, elle ordonne de découper la peau en très fines lanières et, ainsi, elle s'empare d'un espace plus grand que celui qu'elle avait demandé ; de là vient que, par la suite, on donna à ce lieu le nom de Byrsa. 10 Ensuite, les voisins de ces lieux, qui par espoir de gain apportaient beaucoup de marchandises aux hôtes, accourant en foule et s'installant là, 11 il se fit par l'affluence des hommes comme une espèce de cité. 12 Les ambassadeurs des gens d'Utique, pour leur part, apportèrent des présents, comme à des parents, et les engagèrent à fonder une ville là où le sort avait fixé leur résidence. 13 Mais les Africains se prirent d'un vif désir de retenir aussi les arrivants.

14 C'est pourquoi, du consentement de tous, Carthage est fondée, après fixation d'un tribut annuel en contrepartie du sol de la ville. 15 Dans les premières fondations, on trouva une tête de bœuf, ce qui était le présage d'une ville prospère, certes, mais laborieuse et pour toujours esclave ; à cause de cela, la ville fut transférée sur un autre emplacement, 16 où une tête de cheval découverte25, signifiant que le peuple serait guerrier et puissant, donna à la ville une implantation auspiciée.

17 Alors, les peuples affluant selon la réputation de la nouvelle ville, en peu de temps il y eut des citoyens et une grande cité.

La demande en mariage du roi Hiarbas
http://www.forumromanum.org/literature/vatican.gif6,1 Alors que les Carthaginois avaient des ressources florissantes par le succès de leurs affaires, le roi des Maxitans, Hiarbas, ayant fait venir auprès de lui dix princes puniques, demande en mariage Élissa sous peine d'une déclaration de guerre. 2 Les ambassadeurs craignant de rapporter cette demande à la reine agirent avec elle selon l'esprit punique : ils annoncent que le roi réclame quelqu'un qui lui enseigne, ainsi qu'aux Africains, un genre de vie plus civilisé, 3 mais qui pourrait-on trouver qui voudrait quitter ses parents par le sang et aller chez des barbares, vivant, qui plus est, à la manière des bêtes sauvages ? 4 Réprimandés alors par la reine de refuser une vie plus âpre pour le salut d'une patrie à laquelle était due la vie même si la situation l'exigeait, ils découvrirent les injonctions du roi, en disant que ce qu'elle ordonnait aux autres, il lui fallait elle-même l'accomplir si elle voulait veiller à la ville. 5 Prise par cette ruse, après avoir longtemps invoqué le nom de son époux Acherbas avec bien des larmes et un gémissement lamentable, elle répondit à la fin qu'elle irait où l'appelait son destin et celui de la ville.

Suicide d'Élissa
26 6 Au bout d'un délai de trois mois, ayant fait dresser un bûcher funéraire dans la partie la plus élevée de la ville comme pour apaiser les mânes de son époux et lui dédier avant les noces des sacrifices funéraires, elle immole de nombreuses victimes et, ayant pris un glaive, elle monte sur le bûcher, 7 et, regardant le peuple d'en haut, elle dit qu'elle allait vers son époux, comme ils l'avaient ordonné, et mit fin à sa vie avec un glaive. 8 Aussi longtemps que Carthage resta invaincue, elle fut honorée comme une déesse.
 Didon   Chateau  de  Verssailles

Elissa   ne serait  donc   pas  morte   du  départ  d’Enée  mais    de   son  mariage    arrangé   par  les  Carthaginois  . et  de  sa fidélité   à  son   premier  époux   Sychée   ou  Acherbas .
Flaubert  conclut   son  roman " Ainsi   mourut  Salammbô  pour  avoir  touché  au  manteau de   Tanit "
Il  n’insiste pas  sur  le  fait  qu’elle  échappe  ainsi   au mariage  avec  Narr’Havas .
Mais  je pense  qu’il  ne  faut  pas  trop  d’imagination pour  lire   une  certaine  similitude  entre  les   héroïnes  puniques .

jeudi 28 avril 2011

Salammbô et le manteau de Tanit (Gustave Flaubert )


 Salammbô

Les Troyens  ... C'est Enée ... la fondation  de Rome   ...  Mais  c'est  aussi  Carthage   avec   Elissa -Didon ..
Carthage  bien  sûr   c'est  Tanit  , La parèdre  de Baal ,  grande  déesse  de  la mythologie de   la Phénicie  punique , l'effrayante mangeuse  d'enfants, bien  qu'il  y  ait  beaucoup  à dire  sur le  sujet  .Nous avons encore bien  peu  de  certitudes  quant  au  culte  du  molok ,  melk en phenicien   punique,  molk en   hébreu,  molokh,  en  grec molch en latin....   "



Stèle votive de Carthage
"L'énigme des stèles de la Carthage africaine "
de Léo Dubal et Monique Larrey

.Le mythe continue d'exercer sur nous sa fascination peut-être en raison de  l'ombre qu'elle fait peser sur l'image de la déesse mère, par son association au moins à Carthage, aux possibles sacrifices d'enfants si peu compatibles avec notre vision actuelle de la féminité."

Toujours  est-il que  les  pouvoirs  de   la  déesse  résidaient  dans   son  manteau,  attribut  de  sa  gloire   et  de  sa divinité  ,garant  de la puissance  de Carthage  : "Tout à la fois bleuâtre comme la nuit, jaune comme l'aurore , pourpre comme le soleil, , diaphane, étincelant, léger"."(Gustave  Flaubert) . C'est  ce  manteau inviolable , à  l'essence  extraordinaire   que   devait   ravir  Matho  le  mercenaire  lybien pour  vaincre  la  cité  punique  et  son  capitaine  Hamilcar  .
Hamilcar  avait  une  fille , gardienne  du  Zaïmph le   fameux  voile  de  Tanit  . Elle  s'appelait Salammbô :
Matho  convoita le  voile  et   Salammbo ,  le  Zaimph  fut  dérobé  , mais   repris   par  ruse  par  la fille  d'Hamilcar  .  Les  éléphants   d'Hamilcar   écrasèrent  les armées  des mercenaires mais  Matho  fut  capturé . Mathô  mourut  au bout  d'un  long   supplice  auquel   dû assister  Salammbô :
Quand il expira enfin, avec les derniers rayons du soleil, Salammbô, elle aussi, s'éteignit :"Ainsi mourut la fille d'Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit."

L'image  de  Tanit  fut  ternie  et  le  Culte Sacré  passa   aux mains  des  grands  prêtres  adorateurs  de Baal ..
C'est  bien  sûr  Flaubert  qui  raconte  cette  histoire  dans  son  grand   roman   . Il  consacra   cinq  années   à  des  recherches minutieuses   historiques  et littéraires dans   les  bibliothèques    d'Europe  et  du  Proche Orient ,  Néanmoins   Sainte Beuve  ,  tenta de  soulever  à  nouveau  l'opinion  contre Flaubert,  à  peine   remis  de   son procès   pour  son roman  Madame   Bovary

Flaubert  lui  répondit  dans une lettre   de 1862  restée  célèbre  : 


Mon cher maître,
«  Votre troisième article sur Salammbô m'a radouci (je n'ai jamais été bien furieux). Mes amis les plus intimes se sont un peu irrités des deux autres ; mais, moi, à qui vous avez dit franchement ce que vous pensez de mon gros livre, je vous sais gré d'avoir mis tant de clémence dans votre cri­tique. Donc, encore une fois, et bien sincèrement, je vous remercie des marques d'affection que vous me donnez, et, passant par-dessus les politesses, je commence mon Apologie.
« Êtes-vous bien sûr, d'abord, — dans votre jugement général, — de n'avoir pas obéi un peu trop à votre impression nerveuse? L'objet de mon livre, tout ce monde barbare, oriental, molochiste, vous déplaît en soi! Vous commencez par douter de la réalité de ma reproduction, puis vous me dites : «  Après tout, elle peut être vraie ; » et comme conclusion :
« Tant pis si elle est vraie ! » A chaque minute vous vous étonnez; et vous m'en voulez d'être étonné. Je n'y peux rien, cependant ! Fallait-il embellir, atténuer, fausser, franciser ! Mais vous me reprochez vous-même d'avoir fait un poème, d'avoir été classique dans le mauvais sens du mot, et vous me battez avec les Martyrs!
• Or le système de Chateaubriand me semble diamétralement opposé au mien. Il partait d'un point de vue tout idéal; il rêvait des martyrs typiques. Moi, j'ai voulu fixer un mirage en appliquant à l'Antiquité les procédés du roman moderne, et j'ai tâché d'être simple. Riez tant qu'il vous plaira ! Oui, je dis simple, et non pas sobre. Rien de plus compliqué qu'un Barbare. Mais j'arrive à vos articles, et je me défends, je vous combats pied à pied.
« Dès le début, je vous arrête à propos du Périple d'Hannon, admiré par Montesquieu, et que je n'admire point. A qui peut-on faire croire aujourd'hui que ce soit là un document original? C'est évidemment traduit, raccourci, échenillé et arrangé par un Grec. Jamais un Oriental, quel qu'il soit, n'a écrit de ce style. J'en prends à témoin l'inscription d'Eschmounazar, si emphatique et redondante! Des gens qui se font appeler fils de Dieu, œil de Dieu (voyez les inscriptions d'Hamaker) ne sont pas simples comme vous l'entendez. — Et puis vous m'accorderez que les Grecs ne comprenaient rien au monde barbare. S'ils y avaient compris quelque chose, ils n'eussent pas été des Grecs. L'Orient répugnait à l'hellénisme. Quels travestissements n'ont-ils pas fait subir à tout ce qui leur a passé par les mains, d'étranger ! — J'en dirai autant de Polybe. C'est pour moi une autorité incontestable, quant aux faits ; mais tout ce qu'il n'a pas vu (ou ce qu'il a omis intentionnellement, car lui aussi, il avait un cadre et une école), je peux bien aller le chercher partout ailleurs. Le Périple d'Hannon n'est donc pas « un monument carthaginois, » bien loin « d'être le seul » comme vous le dites. Un vrai monument carthaginois c'est l'inscription de Marseille, écrite en vrai punique. Il est simple, celui-là, je l'avoue, car c'est un tarif, et encore l'est-il moins que ce fameux Périple où perce un petit coin de merveilleux à travers le grec;— ne fût-ce que ces peaux de gorilles prises pour des peaux humaines et qui étaient appendues dans le temple de Moloch (traduisez Saturne), et dont je vous ai épargné la description; — et d'une ! remerciez-moi. Je vous dirai même entre nous que le Périple d'Hannon m'est complètement odieux pour l'avoir lu et relu avec les quatre dissertations de Bougainville (dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions) sans compter mainte thèse de doctorat, — le Périple d'Hannon étant un sujet de thèse.
« Quant à mon héroïne, je ne la défends pas. Elle ressemble selon vous à « une Elvire sentimentale, » à Velléda, à madame Bovary.. Mais non ! Velléda est active, intelligente, européenne. Madame Bovary est agitée par des passions multiples; Salammbô au contraire demeure clouée par l'idée fixe. C'est une maniaque, une espèce de sainte Thérèse. N'importe ! Je ne suis pas sûr de sa réalité ; car ni moi, ni vous, ni personne, aucun ancien et aucun moderne, ne peut connaître la femme orientale, par la raison qu'il est impossible de la fréquenter.
« Vous m'accusez de manquer de logique et vous me demandez : « Pourquoi les Carthaginois ont-ils massacré les Barbares ? » La raison en est bien simple . ils haïssent les Mercenaires ; ceux-là leur tombent sous la main; ils sont les plus forts et ils les tuent. Mais « la nouvelle, dites-vous, pouvait « arriver d'un moment à l'autre au camp. » Par quel moyen! —Et qui donc l'eût apportée?Les Carthaginois; mais dans quel but? — Des barbares ? mais il n'en restait plus dans la ville ! — Des étrangers? des indifférents? — mais j'ai eu soin de montrer que les communications n'existaient pas entre Carthage et l'armée !

« Pour ce qui est d'Hannon (le lait de chienne, soit dit en passant, n'est point une plaisanterie; il était et est encore un remède contre la lèpre : voyez le Dictionnaire des sciences médicales, article Lèpre; mauvais article d'ailleurs et dont j'ai rectifié les données d'après mes propres observations faites à Damas et en Nubie), —Hannon, dis-je, s'échappe, parce que les Mercenaires le laissent volontairement s'échapper. Ils ne sont pas encore déchaînés contre lui. L'indignation leur vient ensuite avec la réflexion ; car il leur faut beaucoup de temps avant de comprendre toute la perfidie des Anciens (Voyez le  commencement de mon chapitre IV). Mâtho rôde comme un fou autour de Carthage. Fou est le mot juste. L'amour tel que 1e concevaient les anciens n'était-il pas une folie, une malédiction, une maladie envoyée par les dieux! Polybe serait bien étonné, dites-vous, de voir ainsi son Mâtho. Je ne le crois pas, et M. de Voltaire n'eût point partagé cet étonnement. Rappelez-vous ce qu'il dit de la violence des passions en Afrique, dans Candide (récit de la vieille) : « C'est du feu, du vitriol, etc. » 
«  A propos de l'aqueduc : « Ici on est dans l'invraisemblance jusqu'au cou. » Oui, cher maître, vous avez raison et plus même que vous ne croyez, — mais pas comme vous le croyez. Je vous dirai plus loin ce que je pense de cet épisode, amené non pour décrire l'aqueduc, lequel m'a donné beaucoup de mal, mais pour faire entrer convenablement dans Carthage mes deux héros. C'est d'ailleurs le ressouvenir d'une anecdote, rapportée dans Polyen (Ruses de guerre), l'histoire de Théodore, l'ami de Cléon, lors de la prise de Sestos par les gens d'Abydos.
« On regrette un lexique. Voilà un reproche que je trouve souverainement injuste. J'aurais pu assommer le lecteur avec des mots techniques. Loin de là ! j'ai pris soin de traduire tout en français. Je n'ai pas employé un seul mot spécial sans le faire suivre de son explication, immédiatement. J'en excepte les noms de monnaie, de mesure et de mois que le sens de la phrase indique. Mais quand vous rencontrez dans une page kreutzer, yard, piastre ou penny, cela vous empêche-t-il de la comprendre? Qu'auriez-vous dit si j'avais appelé Moloch Melek, Hannibal Han-Baal, Carthage (Kartadda), et si, au lieu de dire que les esclaves au moulin portaient des muselières, j'avais écrit des paussicapes ! Quant aux noms de parfums et de pierreries, j'ai bien été obligé de prendre les noms qui sont dans Théophraste, Pline et Athénée. Pour les plantes, j'ai employé les noms latins, les mots reçus, au lieu des mots arabes ou phéniciens. Ainsi j'ai dit Lauwsonia au lieu de Henneh, et même j'ai eu la complaisance d'écrire Lausonia par un u, ce qui est une faute, et de ne pas ajouter inermis, qui eût été plus précis. De même pour Kok'heul que j'écris antimoine, en vous épargnant sulfure, ingrat! Mais je ne peux pas, par respect pour le lecteur français, écrire Hannibal et Hamilcar sans h, puisqu'il y a un esprit rude sur l'a, et m'en tenir à Rollin ! un peu de douceur !
« Quant au temple de Tanit, je suis sûr de l'avoir reconstruit tel qu'il était, avec le traité de la Déesse de Syrie, avec les médailles du duc de Luynes, avec ce qu'on sait du temple de Jérusalem, avec un passage de saint Jérôme, cité par Selden (de Diis Syriis), avec le plan du temple de Gozzo qui est bien carthaginois, et mieux que tout cela, avec les ruines du temple de Thugga que j'ai vu moi-même, de mes yeux, et dont aucun voyageur ni antiquaire, que je sache, n'a parlé. N'importe, direz-vous, c'est drôle! Soit! — Quant à la description en elle-même, au point de vue littéraire, je la trouve, moi, très, compréhensible, et le drame n'en est pas embarrassé, car Spendius et Mâtho restent au premier plan, on ne les perd pas de vue. Il n'y a point dans mon livre une description isolée, gratuite ; toutes servent à mes personnages et ont une influence lointaine ou immédiate sur l'action.
« Je n'accepte pas non plus le mot de chinoiserie appliqué à la chambre de Salammbô, malgré l'épithète d’exquise qui le relève (comme dévorants fait à chiens dans le fameux Songe), parce que je n'ai pas mis là un seul détail qui ne soit dans la Bible ou que l'on ne rencontre encore en Orient. Vous me répétez que la Bible n'est pas un guide pour Carthage (ce qui est un point à discuter) ; mais les Hébreux étaient plus près des Carthaginois que les Chinois, convenez-en ! D'ailleurs il y a des choses de climat qui sont éternelles. Pour ce mobilier et les costumes, je vous renvoie aux textes réunis dans la 21* dissertation de l'abbé Mignot (Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tome XL ou XLI, je ne sais plus).
« Quant à ce goût « d'opéra, de pompe et d'emphase, » pourquoi donc voulez-vous que les choses n'aient pas été ainsi, puisqu'elles sont telles maintenant ! Les cérémonies des visites, les prosternations, les invocations, les encensements et tout le reste, n'ont pas été inventés par Mahomet, je suppose.
« II en est de même d'Hannibal. Pourquoi trouvez-vous que j'ai fait son enfance fabuleuse? est-ce parce qu'il tue un aigle ? beau miracle dans un pays où les aigles abondent ! Si la scène eût été placée dans les Gaules, j'aurais mis un hibou, un loup ou un renard. Mais, Français que vous êtes, vous êtes habitué, malgré vous, à considérer l'aigle comme un oiseau noble, et plutôt comme un symbole que comme un être animé. Les aigles existent cependant.
« Vous me demandez où j'ai pris une pareille idée du Conseil de Carthage? Mais dans tous les milieux analogues par les temps de révolution, depuis la Convention jusqu'au Parlement d'Amérique, où naguère encore on échangeait des coups de canne et des coups de revolver, lesquelles cannes et lesquels revolvers étaient apportés (comme mes poignards) dans la manche des paletots. Et même mes Carthaginois sont plus décents que les Américains, puisque le public n'était pas là. Vous me citez, en opposition, une grosse autorité, celle d'Aristote. Mais Aristote, antérieur à mon époque de plus de quatre-vingts ans, n'est ici d'aucun poids. D'ailleurs il se trompe grossièrement, le Stagyrique, quand il affirme qu'on n'a jamais vu à Carthage d'émeute ni de tyran. Voulez-vous des dates? en voici : il y avait eu la conspiration de Carthalon, 530 avant Jésus-Christ; les empiétements des Magon, 460; la conspiration d’ Hannon, 337; la conspiration de Bomilcar, 307. Mais je dépasse Aristote! — A un autre.
« Vous me reprochez les escarboucles formées par l’urine des lynx. C'est du Théophraste, Traité des Pierreries : tant pis pour lui! J'allais oublier Spendius. Eh bien, non, cher maître, son stratagème n'est ni bizarre, ni étrange. C'est presque un poncif. Il m'a été fourni par Elien (Histoire des Animaux) et par Polyen (Stratagèmes). Cela était même si connu depuis le siège de Mégare par Antipater (ou Antigone), que l'on nourrissait exprès des porcs avec les éléphants pour que les grosses bêtes ne fussent pas effrayées par les petites. C'était, en un mot, une farce usuelle, et probablement fort usée au temps de Spendius. Je n'ai pas été obligé de remonter jusqu'à Samson; car j'ai repoussé autant que possible tout détail appartenant à des époques légendaires.
« J'arrive aux richesses d'Hamilcar. Cette description, quoique vous disiez, est au second plan. Hamilcar la domine, et je la crois très motivée. La colère du suffète va en augmentant à mesure qu'il aperçoit les déprédations commises dans sa maison. Loin d'être à tout moment hors de lui, il n'éclate qu'à la fin, quand il se heurte à une injure personnelle. Qu'il ne gagne pas à cette visite, cela m'est bien égal, n'étant point chargé de faire son panégyrique ; mais je ne pense pas l'avoir taillé en charge aux dépens du reste du caractère. L'homme qui tue plus loin les Mercenaires de la façon que j'ai montrée (ce qui est un joli trait de son fils Hannibal, en Italie ), est bien le même qui fait falsifier ses marchandises et fouetter à outrance ses esclaves.
« Vous me chicanez sur les onze mille trois cent quatre-vingt-seize hommes de son armée en me demandant d'où le savez-vous (ce nombre) ? qui vous l'a dit ?Mais vous venez de le voir vous-même, puisque j'ai dit le nombre d'hommes qu'il y avait dans les différents corps de l'armée punique. C'est le total de l'addition tout bonnement, et non un chiffre jeté au hasard pour produire un effet de précision.
II n'y a ni vice malicieux ni bagatelle dans mon serpent. Ce chapitre est une espèce de précaution oratoire pour atténuer celui de la tente qui n'a choqué personne et qui, sans le serpent, eût fait pousser des cris. J'ai mieux aimé un effet impudique (si impudeur il y a) avec un serpent qu'avec un homme. Salammbô, avant de quitter sa maison, s'enlace au génie de sa famille, à la religion même de sa patrie en son symbole le plus antique. Voilà tout. Que cela soit messéant dans une Iliade ou une Pharsale, c'est possible, mais je n'ai pas eu la prétention de faire ni l’Iliade ni la Pharsale.
« Ce n'est pas ma faute non plus si les orages sont fréquents dans la Tunisie à la fin de l'été. Chateaubriand n'a pas plus inventé les orages que les couchers de soleil, et les uns et les autres, il me semble, appartiennent à tout le monde. Notez d'ailleurs que l’âme de cette histoire est Moloch, le Feu, la Foudre. Ici le Dieu lui-même, sous une de ses formes, agit ; il dompte Salammbô. Le tonnerre était donc bien à sa place : c'est la voix de Moloch resté en dehors. Vous avouerez de plus que je vous ai épargné la description classique de l'orage. Et puis mon pauvre orage ne tient pas en tout trois lignes, et à des endroits différents! L'incendie qui suit m'a été inspiré par un épisode de l'histoire de Massinissa, par un autre de l'histoire d'Agathocle et par un passage d'Hirtius,—tous les trois dans des circonstances analogues. Je ne sors pas du milieu, du pays même de mon action, comme vous voyez.
A propos des parfums de Salammbô, vous m'attribuez plus d'imagination que je n'en ai. Sentez donc, humez dans la Bible Judith et Esther ! On les pénétrait, on les empoisonnait de parfums, littéralement. C'est ce que j'ai eu soin de dire au commencement, dès qu'il a été question de la maladie de Salammbô.
« Pourquoi ne voulez-vous pas non plus que la disparition du Zaïmph ait été pour quelque chose dans la perte de la bataille, puisque l'armée des Mercenaires contenait des gens qui croyaient au Zaïmph! J'indique les causes principales (trois mouvements militaires) de cette perte ; puis j'ajoute celle-là, comme cause secondaire et dernière.
« Dire que j'ai inventé des supplices aux funérailles des Barbares n'est pas exact. Hendreich (Carthago, seu Carth. respublica, 1664) a réuni des textes pour prouver que les Carthaginois avaient coutume de mutiler les cadavres de leurs ennemis ; et vous vous étonnez que des barbares qui sont vaincus, désespérés, enragés, ne leur rendent pas la pareille, n'en fassent pas autant une fois et cette fois-là seulement? Faut-il vous rappeler Madame de Lamballe, les Mobiles en 48, et ce qui se passe actuellement aux États-Unis ? J'ai été sobre et très-doux, au contraire. 
« Et puisque nous sommes en train de nous dire nos vérités, franchement je vous avouerai, cher maître, que la pointe d'imagination sadique m'a un peu blessé. Toutes vos paroles sont graves. Or un tel mot de vous, lorsqu'il est imprimé, devient presque une flétrissure. Oubliez-vous que je me suis assis sur les bancs de la Correctionnelle comme prévenu d'outrage aux moeurs, et que les imbéciles et les méchants se font des armes de  tout ? Ne soyez donc pas étonné si un de ces jours vous lisez dans quelque petit journal diffamateur, comme il en existe, quelque chose d'analogue à ceci : « M. G. Flaubert est un disciple de  Sade. Son ami, son parrain, un maître en fait de critique l'a dit lui-même assez clairement, bien qu'avec cette finesse et cette bonhomie railleuse qui, etc. » Qu'aurais-je à répondre, —et à faire ?
« Je m'incline devant ce qui suit. Vous avez raison, cher maître, j'ai donné le coup de pouce, j'ai forcé l'histoire, et comme vous le dites très bien, j'ai voulu faire un siège. Mais dans un sujet militaire, où est le mal ?—Et puis je ne l'ai pas complètement inventé, ce siège, je l'ai seulement un peu chargé. Là est toute ma faute.
« Mais pour le passage de Montesquieu relatif aux immolations d'enfants, je m'insurge. Cette horreur ne fait pas dans mon esprit un doute. (Songez donc que les sacrifices humains n'étaient pas complètement abolis en Grèce à la bataille de Leuctres? 370 avant Jésus-Christ.) Malgré la condition imposée par Gélon (480), dans la guerre contre Agathocle (302), on brûla, selon Diodore, 200 enfants, et quant aux époques postérieures, je m'en rapporte à Silius Italicus, à Eusèbe, et surtout à saint Augustin, lequel affirme que la chose se passait encore quelquefois de son temps.
« Vous regrettez que je n'aie point introduit parmi les Grecs un philosophe, un raisonneur chargé de nous faire un cours de morale ou commettant de bonnes actions, un monsieur enfin sentant comme nous. Allons donc ! était-ce possible? Aratus que vous rappelez est précisément celui d'après lequel j'ai rêvé Spendius; c'était un homme d'escalades et de ruses qui tuait très-bien la nuit les sentinelles et qui avait des éblouissements au grand jour. Je me suis refusé un contraste, c'est vrai; mais un contraste facile, un contraste voulu et faux. 
« J'ai fini l'analyse et j'arrive à votre jugement. Vous avez peut-être raison dans vos considérations sur le roman historique appliqué à l'antiquité, et il se peut très-bien que j'aie échoué. Cependant, d'après toutes les vraisemblances et mes impressions, à moi, je crois avoir fait quelque chose qui ressemble à Carthage. Mais là n'est pas la question. Je me moque de l'archéologie! Si la couleur n'est pas une, si les détails détonent, si les mœurs ne dérivent pas de la religion et les faits des passions, si les caractères ne sont pas suivis, si les costumes ne sont pas appropriés aux usages et les architectures au climat, s'il n'y a pas, en un mot, harmonie, je suis dans le faux. Sinon, non. Tout se tient.
« Mais le milieu vous agace! Je le sais, ou plutôt je le sens. Au lieu de rester à votre point de vue personnel, votre point de vue de lettré, de moderne, de Parisien, pourquoi n'êtes-vous pas venu de mon côté ? L'âme humaine n'est point partout la même, bien qu'en dise M. Levallois . La moindre vue sur le monde est là pour prouver le contraire. Je crois même avoir été moins dur pour l'humanité dans Salammbô que dans Madame Bovary. La curiosité, l'amour qui m'a poussé vers des religions et des peuples disparus, a quelque chose de moral en soi et de sympathique, il me semble.
« Quant au style, j'ai moins sacrifié dans ce livre-là que dans l'autre à la rondeur de la phrase et à la période. Les métaphores y sont rares et les épithètes positives. Si je mets bleues après pierres, c'est que bleues est le mot juste, croyez-moi, et soyez également persuadé que l'on distingue très bien la couleur des pierres à la clarté des étoiles. Interrogez là-dessus tous les voyageurs en Orient, ou allez-y voir.
« Et puisque vous me blâmez pour certains mots, énorme entre autres, que je ne défends pas (bien qu'un silence excessif fasse l'effet du vacarme), moi aussi je vous reprocherai quelques expressions.
« Je n'ai pas compris la citation de Désaugiers, ni quel était son but. J'ai froncé les sourcils à bibelots carthaginois,—diable de manteau,—ragoût et pimenté pour Salammbô qui batifole avec le serpent,—et devant le beau drôle de Libyen qui n'est ni beau ni drôle,—et a l'imagination libertine de Schahabarim.
« Une dernière question, ô maître, une question inconvenante : pourquoi trouvez-vous Schahabarim presque comique et vos bonshommes de Port-Royal si sérieux ? Pour moi, M. Singlin est funèbre à côté de mes éléphants. Je regarde des Barbares tatoués comme étant moins antihumains, moins spéciaux, moins cocasses, moins rares que des gens vivant en commun et qui s'appellent jusqu'à la mort Monsieur!—Et c'est précisément parce qu'ils sont très-loin de moi que j'admire votre talent à me les faire comprendre, — Car j'y crois, à Port-Royal, et le souhaite encore moins y vivre qu'à Carthage. Cela aussi était exclusif, hors nature, forcé, tout d'un morceau, et cependant vrai. Pourquoi ne voulez-vous pas que deux vrais existent, deux excès contraires, deux monstruosités différentes ? 
« Je vais finir. — Un peu de patience  — Êtes-vous curieux de connaître la faute énorme (énorme est ici à sa place) que je trouve dans mon livre. La voici :
« 1° Le piédestal est trop grand pour la statue. Or, comme on ne pèche jamais par le trop, mais par le pas assez, il aurait fallu cent pages de plus relatives à Salammbô seulement.
« 2° Quelques transitions manquent. Elles existaient ; je les ai retranchées ou trop raccourcies, dans la peur d'être ennuyeux.
« 3° Dans le chapitre VI, tout ce qui se rapporte à Giscon est de même tonalité que la deuxième partie du chapitre II (Hannon) C'est la même situation, et il n'y a point progression d'effet.
«  4° Tout ce qui s'étend depuis la bataille du Macar jusqu'au serpent, et tout le chapitre XIII jusqu'au dénombrement des Barbares, s'enfonce, disparait dans le souvenir. Ce sont des endroits de second plan, ternes, transitoires, que je ne pouvais malheureusement éviter et qui alourdissent le livre, malgré les efforts de prestesse que j'ai pu faire. Ce sont ceux-là qui m'ont le plus coûté, que j'aime le moins et dont je me suis le plus reconnaissant. 
«  5° L'aqueduc.
«  Aveu ! mon opinion secrète est qu'il n'y avait point d'aqueduc a Carthage, malgré les ruines actuelles de l'aqueduc. Aussi ai-je eu soin de prévenir d'avance tontes les objections par une phrase hypocrite à l'adresse des archéologues. J'ai mis les pieds dans le plat, lourdement, en rappelant que c'était une invention romaine, alors nouvelle, et que l'aqueduc d'à présent a été refait sur l'ancien. Le souvenir de Bélisaire coupant l'aqueduc romain de Carthage m'a poursuivi, et puis c'était une belle entrée pour Spendius et Mâtho. N'importe! mon aqueduc est une lâcheté ! Confiteor.
«  6° Autre et dernière coquinerie : Hannon.
« Par amour de la clarté, j'ai faussé l'histoire quant à sa mort. Il fut bien, il est vrai, crucifié par les Mercenaires, mais en Sardaigne. Le général crucifié à Tunis en face de Spendius s'appelait Hannibal. Mais quelle confusion cela eût fait pour le lecteur!
« Tel est, cher maître, ce qu'il y a, selon moi, de pire dans mon livre. Je ne vous dis pas ce que j'y trouve de bon. Mais soyez sûr que je n'ai point fait une Carthage fantastique. Les documents sur Carthage existent, et ils ne sont pas tous dans Movers. Il faut aller les chercher un peu loin. Ainsi Ammien Marcellin m'a fourni la forme exacte d'une porte, le poème de Corippus (la Johannide), beaucoup de détails sur les peuplades africaines, etc.,etc. 
« Et puis mon exemple sera peu suivi. Où donc alors est le danger? Les Leconte de Lisle et les Baudelaire sont moins à craindre que les... et les... dans ce doux pays de France où le superficiel est une qualité, et où le banal, le facile et le niais sont toujours applaudis, adoptés, adorés. On ne risque de corrompre personne quand on aspire à la grandeur. Ai-je mon pardon ?
« Je termine en vous disant encore une fois merci, mon cher maître. En me donnant des égratignures, vous m'avez très tendrement serré les mains, et bien que vous m'ayez quelque peu ri au nez, vous ne m'en avez pas moins fait trois grands saluts, trois grands articles très détaillés, très considérables et qui ont dû vous être plus pénibles qu'à moi. C'est de cela surtout que je vous suis reconnaissant. Les conseils de la fin ne seront pas perdus, et vous n'aurez eu affaire ni à un sot ni à un ingrat.
 Tout à vous,
 "Gustave Flaubert". 

Sainte-Beuve répondit à cette lettre par le billet suivant:
 Ce 25 décembre 1862.
«  Mon cher ami,
«  J'attendais avec impatience cette lettre promise. Je l'ai lue hier soir, et je la relis ce matin. Je ne regrette plus d'avoir fait  ces articles, puisque je vous ai amené à sortir ainsi toutes vos raisons. Ce soleil d'Afrique a eu cela de singulier que toutes nos humeurs à tous, même nos humeurs secrètes, ont fait éruption. Salammbô, indépendamment de la dame, est dès à présent, le nom d'une bataille, de plusieurs batailles. Je compte faire ceci : mes articles restant ce qu'ils sont, en les réimprimant je mettrai, à la fin du volume, ce que vous appelez votre Apologie, et sans plus de réplique de ma part. J'avais tout dit; vous répondez : les lecteurs attentifs jugeront. Ce que j'apprécie sur tout, et ce que chacun sentira, c'est cette élévation d'esprit et de caractère qui vous a fait supporter tout naturellement mes contradictions et qui oblige envers vous à plus d'estime. M. Le­brun (de l'Académie), un homme juste, me disait l'autre jour à propos de vous : « Après tout, il sort de là un plus gros monsieur qu'auparavant. » Ce sera l'impression générale et définitive...  » 
"C.A. Sainte-Beuve"