De Claude Roy (1979)
Epopée cosmogonique, géologique, hydraulique, philosophique et pratique
ainsi sous-titrée par le
poète
Un grand poème en douze chants, où s'entremêlent effectivement l'épique et le prosaïque.
"Ce poème m'a bouleversée et j'ai passé plusieurs jours à en explorer les chemins, en dialogue avec ChatGPT, avant de m'arrêter sur le texte qui suit."
On y traverse les premiers récits de l'humanité, les continents et les millénaires. Les mythes fondateurs, les savoirs anciens, les observations scientifiques, les paroles les plus humbles s'y croisent et s'y répondent.
Claude Roy y compose aussi ce qui m'apparaît comme une véritable métaphysique des éléments. On pense parfois à Bachelard. L'eau, surtout, devient personnage. Elle reçoit une voix, une mémoire, des désirs, des projets, presque une destinée. Tout au long du poème, elle poursuit obstinément ses « fins ». (les fins de l’eau , ce passage si mystérieux du poème)
Mais cette épopée cosmique est aussi une méditation intime. À mesure que les mots ouvrent leurs portes, le poète laisse affleurer les âges de sa propre vie. Des souvenirs surgissent, des réminiscences se répondent. L'immense histoire du monde rencontre celle d'un homme conscient de sa finitude et de son appartenance à un ordre plus vaste que lui.
J'aurais voulu reproduire ici quelques extraits, choisir quelques vers, retenir certains de ces oxymores dont Claude Roy a le secret et qui déconcertent notre logique pour mieux élargir notre regard. Mais comment prélever quelques pierres d'un édifice dont chaque partie s'appuie sur les précédentes et prépare les suivantes ? Cette œuvre forme un tissu serré de correspondances où tout semble lié.
Je me contenterai
donc de citer la fin du chant V, qui me paraît constituer un moment charnière du poème.
Extrait du chant V
Si longtemps et si fort si
perpendiculairement et si
obstinément l’eau n’eut qu’une seule
idée soleil et
convoita le feu voulut n’être plus eau
plus bouger plus frémir plus
vouloir et que plus rien n’arrive
n’être plus piétinée
par le vent ni le ressassement du
ressac fin des crêtes
des creux assez se cabrer se briser
le reflux et la chute fracas de se défaire finis
les maugréements d’écume assez avec la houle
et les courants mainmise du silence sur l’artillerie mouillée des barres et des rouleaux
(qui lave l’eau
avec l’eau ? Qui force
le vent à force de vent ?
Le tigre
ne fait pas peur
à l’aveugle
ni l’épervier au feu ni l’océan
au sourd )
Si longtemps l’eau salée se désira
repos
silence immatité qu’enfin
l’eau parvient à ses
fins
(Et la fin de la vie
est de mettre fin à
la vie Et la fin de l’amour
est de mettre fin à l’amour
Et la fin de la mer est de
mettre fin à la mer )
Millions de millions de
millions de miroirs de midi
yeux des mouches du vif
Biseaux biaisées de feu
Dentelle des éclats qui s’entre-déchirent blanc
Les cigales du soleil scient leurs ciseaux
crissants en échos anguleux
(Celui qui crible longtemps la mer
sel est sa récompense)
Et sur l’étendue nue du
lait caillé des millénaires sur la plane plaine de blanc strident brisé de
bleu
___
Après avoir parcouru le monde, affronté les vents, les courants, les ressacs et les millénaires, l'eau atteint enfin ses « fins ». Le mouvement cesse. L'agitation se résorbe dans une immobilité éclatante de lumière et de sel. N'est-ce pas l'accomplisement du long destin de l'eau.?
Mais cette fin n'est pas une disparition. Elle devient un seuil.
Seuil au delà duquel, textes anciens et mémoire familière orientent désormais le poème dans le vivre à deux, le vivre ensemble, l'amour, la naissance, la séparation, la transmission. Après l'aventure des éléments commence celle des hommes.
C'est peut-être cela qui continue de résonner longtemps après la lecture de ce poème : le sentiment que les chemins de l'eau, ceux des hommes et ceux du cosmos ne sont pas séparés, mais secrètement entrelacés.
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