mercredi 2 janvier 2019

Montaigne par Stefan Zweig

Courte biographie  et dernier   ouvrage  de   Zweig  avant  son  suicide en 1942.

"Dans  Montaigne,  ne  m'émeut et  ne  m'occupe aujourd'hui que ceci  :  comment  dans  une  époque  semblable à la  notre,  il  s'est  lui-même  libéré intérieurement et comment, en  le lisant, nous  pouvons  nous-mêmes  nous fortifier à  son exemple. Je vois  en  lui  l'ancêtre, le protecteur et  l'ami " de  chaque homme  libre sur terre", le meilleur  maître de cette science  nouvelle et pourtant éternelle qui consiste à se  préserver  soi-même de tous et  de  tout."
(4ème  de  couverture ,  PUF collection  Quadrige)

Quand  Zweig écrit  ce  livre ,  il est en exil  au Brésil, ses espérances personnelles et collectives ébranlées, ses conceptions humaniste,  universaliste , européaniste, pacifiste malmenées. 
Son refus   d'un engagement   plus actif  , y compris en  faveur   du  pacifisme  est mal  compris  par  ses amis  , on perçoit qu'il cherche  chez Montaigne  la justification de son attitude où  la liberté de  pensée  s'exprime par le silence, anticipant   la  justification  jusqu'à son suicide lui-même  
On sait  à quel  point  il  fut  l'ami et l'admirateur  de   Romain  Rolland  et combien  il  partagea ses positions  lors  du déclenchement  de  la seconde   guerre  mondiale , comment   Romain  Rolland  se défendait  au  titre d'une  conscience libre  pour se situer   "Au-dessus  de  la  mêlée".  Après  l'Armistice  de1918 , les relations  entre  les amis  s'espacèrent  (La biographie de  Romain  Rolland par   Stefan  Zweig s’arrête  à  1920) tout en  entretenant  une correspondance fournie  jusqu'en  1940. Romain  Rolland  ne cessa  de  s'engager  pour  dénoncer  avec force la montée du  nazisme, en  homme  libre,  en solitaire ...  Au  silence  de   Zweig  ,  Rolland  opposait   l'engagement   littéraire et  des  prises de   positions officielles soutenues . Il  fit de sa  notoriété  une  arme   pour défendre  leurs convictions  partagées . Deux stratégies divergentes pour  exprimer  le droit  de  penser  en  homme  libre ....
Ce n'était  peut  être  pas  la  volonté précise de  Zweig ,  mais  en  lisant  ce texte ,  dans  les circonstances  où  il  a  été écrit,  j'ai  l'impression qu'il s'adresse à Romain  Rolland   en prenant  Montaigne  à  témoin  en quelque sorte .

                                        " Il est quelques   rares écrivains qui s'ouvrent à tout  lecteur, quel que soit  son  âge,  à tout moment de sa vie : Homère, Shakespeare, Goethe,  Balzac, Tolstoï, mais  il en est d'autres dont la signification ne se révèle pleinementqu'à  un  moment   précis. Montaigne est  l'un de  ceux-là. Il ne faut  pas  être trop  jeune, trop vierge d'expériences  et  de   déceptions pour  pouvoir reconnaître sa vraie valeur, et c'est  à  une  génération  comme   la  nôtre, jetée  par  le destin  dans  un  monde  qui  s'écroulait  en cataracte, que la  liberté  et  la rectitude  de sa  pensée apporteront  l'aide  la  plus précieuse.  Seul celui qui,  dans  le bouleversement  de  son  âme, est contraint de  vivre  une époque où  la guerre, la violence, la tyrannie des  idéologies  menacent  la vie  même  de  chacun et, dans  cette vie,  sa substance  la  plus  précieuse,  la  liberté  de l'âme, peut savoir  combien il faut  de  courage, de   droiture, d'énergie  pour   rester  fidèle à son  moi  le  plus  profond, en  ces temps  où  la folie s'empare  des  masses. Il  faut  d'abord  avoir  soi-même douté et  désespéré de la raison, de  la dignité de  l'homme, pour  pouvoir louer  l'acte  exemplaire  de celui qui  reste  debout dans  le   chaos  du  monde. "  
S. Zweig

lundi 26 novembre 2018

Le chardon bleu des sables


En  hommage  à  Alain  Badiou :



Paroles sur  la  dune
(les  Contemplations)

Maintenant que mon temps décroît  comme  un flambeau,
Que mes Tâches sont  terminées ;
Maintenant  que  voici  que   je touche au tombeau
Par les deuils et  par  les années,

Et qu’au fond de  ce  ciel que  mon essor rêva,
Je vois fuir, vers  l’ombre  entrainées,
Comme le tourbillon du  passé qui s’en  va,
Tant de belles  heures sonnées ;

Maintenant que je dis : --Un jour, nous triomphons ;
Le lendemain,  tout  est   mensonge ! –
Je suis triste, et  je marche   au bord des flots  profonds,
Courbé comme celui qui  songe.

Je  regarde,  au-dessus du mont et  du  vallon,
Et des mers sans fin  remuées,
S’envoler,  sous  le  bec du  vautour   aquilon,
Toute la toison des  nuées ;

J’entends le  vent  dans l’air, la mer sur le récif,
L’homme  liant   la gerbe   mûre ;
J’écoute,  et   je confronte  en  mon esprit  pensif
Ce qui  parle  à  ce qui  murmure ;


Et  je reste  parfois  couché sans  me  lever
Sur  l’herbe  rare de  la dune,
Jusqu’à l’heure  où l’on  voit  apparaître et  rêver
Les  yeux sinistres de   la  lune.

Elle  monte,  elle  jette  un long  rayon dormant
A l’espace,  au  mystère, au gouffre ;
Et nous  nous regardons tous les deux  fixement,
Elle qui  brille et   moi  qui  souffre.

Où donc s’en sont  allés mes jours évanouis ?
Est-il quelqu’un qui  me  connaisse ?
Ai-je encor  quelque  chose  en mes  yeux éblouis,
De la clarté de  ma  jeunesse ?

Tout s’est-il  envolé ? Je suis seul,  je suis  las ;
J’appelle  sans qu’on  me  réponde ;
O vents ! ô flots ! ne suis-je aussi qu’un souffle,  hélas !
Hélas !  ne suis-je aussi  qu’une onde ?

Ne  verrai-je  plus  rien  de  tout  ce que  j’aimais ?
Au dedans de moi  le  soir  tombe.
O terre, dont   la  brume  efface   les sommets,
Suis-je  le spectre,  et  toi  la tombe ?

Ai-je donc vidé tout, vie, amour,  joie, espoir ?
J’attends,  je  demande,  j’implore ;
Je  penche  tour   à  tour mes  urnes  pour  avoir
De chacune  une  goutte encore !



Comme le souvenir est voisin  du  remord !
Comme  à  pleurer  tout   nous ramène !
Et que je  te sens  froide  en  te touchant,  ô mort,
Noir verrou de  la  porte  humaine !

Et je  pense, écoutant  gémir  le  vent  amer,
Et  l’onde  aux  plis infranchissables ;
L’été rit ,  et  l’on voit  sur le  bord de  la  mer
Fleurir le chardon  bleu  des sables  .

(Victor  Hugo , 5 Août  1854)