mardi 8 décembre 2015

La vie errante , Yves Bonnefoy

 
Léonard  de Vinci Sainte Anne

L'inachevable

Quand  il  eu   vingt  ans il leva les yeux, regarda le ciel, regarda la terre  à  nouveau,- avec attention. C'était  donc  vrai ! Dieu  n'avait   fait  qu'ébaucher  le monde. Il n'y avait  laissé que des ruines.

Ruines ce chêne, si beau pourtant. Ruines  cette eau, qui  vient  se  briser   si  doucement   sur la rive. Ruines le soleil même. Ruines  tous ces signes de la  beauté comme le  prouvent bien les  nuages,   plus beaux encore.

Seule  la  lumière a eu  vie  pleine peut être, se dit-il. Et c'est pour cela  qu'elle   semble  simple, et  incréée.- Depuis  il  n'aime  plus,  dans  l’œuvre des  peintres, que les  ébauches.  Le  trait  qui  se  ferme   sur  soi lui semble  trahir la cause de  ce dieu qui  a  préféré l'angoisse de la  recherche à la joie   de  l’œuvre  accomplie.

mardi 1 décembre 2015

Goya , les vieilles

Parfois  appelé  pudiquement   "le  temps"


...

Mourir, cela n'est rien
Mourir, la belle affaire!
Mais vieillir,
 Oh, vieillir !!

(Vieillir   de  Jacques  Brel  )

Et  ici  un  très  joli commentaire  du  tableau  de  Goya 

Aragon , J'arrive où je suis étranger ..



Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

Un jour tu passes la frontière
D’où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu’importe et qu’importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon

Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l’enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux

Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus

Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d’antan
Tomber la poussière du temps

C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on corroie

C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux

O mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
A l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

Louis Aragon
(Image   sur  Wikipédia )