mercredi 9 juillet 2014

La parabole du talent . ( à propos de Saint Exupéry)


Schubert Adagio   de la sonate pour  arpeggione  et  piano

La réalisation de soi : droit ou devoir .

(Extrait d'une correspondance  avec  X.  )

Un  homme qu'on désigna par le  général  reprochait  à   Saint Exupéry  d'avoir  risqué inutilement  sa vie   en  nous privant ainsi   de son talent ..)

Ah ! cette parabole du Talent ! Il y a peu de temps je l’ai moi-même utilisée !
Alors ? dans un certain sens, l’homme doué est redevable de son talent quel qu’il soit, à l’humanité dont il n’est que parcelle.
L’humanité n’est-elle pas faite de ces parcelles accumulées et son niveau spirituel ou artistique ne s’élève-t-il pas à la faveur de ces apports successifs de talents que le hasard fait fleurir ça et là ?
A postériori, ils nous apparaissent comme une longue chaine continue, comme une espèce de fatalité d’un destin collectif. Ces phares nous semblent comme prévus, inéluctables, indispensables, solidaires les uns des autres , comme les pierres d’un édifice (d’une Citadelle ?). Même les plus révolutionnaires nous semblent tributaires de leurs prédécesseurs
Alors rompre la chaine par un détournement de son devoir messianique ou par l’imprudence de l’exposition à une mort prématurée ne constitue-t-il pas une faute à l’égard de l’humanité tout entière ?
Ce qu’on porte en soi on le doit aux autres.
La postérité se chargera de gratitude à son égard ?

Mais par opposition à l’homme collectif , il y a cet individu qui a aussi le droit et le devoir de se réaliser. Quel bien plus précieux que sa vie et la liberté d’en disposer à son aise au risque de la perdre ?et surtout quand cette aspiration atteint le degré de la passion ?
Tu as évoqué la passion du vol  de Saint Ex renforcée par l’image de cet astronaute américain. Saint Exupéry dans Terre des hommes l’a je crois amplement justifiée : elle lui permettait de se fondre dans cette nature à la fois si belle et si terrible tout en se mesurant à elle ; c’est dans sa confrontation avec elle qu’il pouvait trouver sa propre dimension et celle de ses semblables .
De cette lutte, de ses victoires il en a fait autant de récits dont on puisse  s' imprégner.
 Or l’exemple n’est-il pas le meilleur des éducateurs ?
Je crois qu’il aurait pu écrire davantage que son message n’aurait pas été mieux exprimé que par les témoignages qu’il nous a laissés.
Sa philosophie  de la vie transparaît dans ses actes autant que dans ses phrases ou plutôt ses phrases n’ont tant de puissance que parce qu’il a vécu ce qu’elles nous racontent et qu’il a toujours été autant qu’il est possible, fidèle à lui-même.

Je suis bien d’accord pour regretter avec toi les joyaux dont  sa mort prématurée nous a probablement privés tout comme elle a interrompu Schubert que tu cites et auquel j’ajoute Mozart, Raphaël, Caillebotte ou Garcia Lorca !
Parce que nous les aimons et que nous n’en serons jamais rassasiés !
  Mais on peut supputer sur ce qu’aurait pu être son l’influence sur les évènements s’il avait été là pour poursuivre son œuvre de conviction .
Sans doute n’aurait-il pas été entendu vivant plus que mort ! Il n’y a guère plus sourd que celui qui ne veut pas entendre et dans un combat au corps à corps, l’homme armé de sa seule raison pèse peu face aux armes et à la force pure !
Il faut du temps à la pensée et les intérêts guerriers, politiques ou financiers n’envisagent que l’immédiat.
Le message de Saint Exupéry ne peut que contribuer à modifier les esprits en faveur du rapprochement des hommes Mais comme dans tout progrès des idées, le cheminement est lent et pas linéaire !

En plus je dirais que fut-il le plus grands de nos phares, si grande que soit notre admiration il n’aurait pu être le seul artisan de nos révolutions intellectuelles Il y faudrait un Dieu !!

Pas un homme ne peut prétendre à un tel pouvoir Sa grandeur était de participer à un élan positif, sa mission était de l’enrichir, de le formaliser par cette écriture envoûtante et lumineuse. Par son art il a servi la cause qu’il a choisie, par sa vie il l’a rendue crédible.
Que pouvait-il donner d’autre a notre société ?

Un de ses messages forts me semble-t-il est sa vision de la mort qui n’est à craindre que de ceux qui n’ont pas vécu, qui n’ont pas été jusqu'au bout d’eux même , qui n’ont pas pris leur mesure .
Le remord de ce Général à mon avis ne vaut que par sa tendresse pour Saint Ex qu’il trahit !! Je crois qu’il estimait avoir acquis ce droit de disposer de sa vie en la risquant.
A fortiori si  son héros de la Citadelle parle pour lui :
« « Car j’ai vu trop souvent la pitié s’égarer….
Il fut un âge où j’eus pitié des morts …
J’ai vu les femmes plaindre les guerriers morts . Mais c’est nous mêmes qui les avons trompées !….
Certes j’ai vu des hommes fuir la mort saisis d’avance par la confrontation. Mais celui-là qui meurt détrompez-vous , je ne l’ai jamais vu s’épouvanter…..
Pourquoi donc les plaindrais-je ? pourquoi perdrais-je mon temps à pleurer leur achèvement ?J’ai trop connu la perfection des morts …
Mort aussi de mon père . De mon père accompli et devenu de pierre…
 Les cheveux de l’assassin blanchirent dit-on, quand son poignard au lieu de vider ce corps périssable l’eut empli d’une telle majesté…
Ainsi mon père qu’un régicide installa d’emblée dans l’éternité ….. » » » »

Pour Saint Exupéry la mort  est un achèvement, le terme normal et non tragique d’un homme accompli et ne saurait être redoutée s’il a usé de son talent .Elle fait partie de l’ordre naturel des choses .

Quoi qu’il en soit je pense comme toi que  Saint Exupéry n’aurait pas privilégié sa seule passion , son propre épanouissement, s’ils n’avaient  pas été cohérents avec son idéal spirituel et moral;  mais je crois aussi qu’il avait trouvé ce point d’équilibre ou l’homme atteint la plénitude s’il peut concilier ce qu’il doit à la société des hommes et ce qu’il se doit à lui-même.

lundi 7 juillet 2014

Jünger sur PHILITT

 Un excellent article à lire  sur   PHILITT qui rétablit de nombreux préjugés sur le grand écrivain allemand, militaire , patriote, héroïque certes, mais anti-nazi et anti-hitlérien, ce qu'on oublie trop souvent dans un amalgame facile.
Notre  époque  ,inondée  d'images, saturée d'informations , traverse  les savoirs à une vitesse  qui  s'accélère   dangereusement pour  nos  capacités  d'analyse  et d'esprit  critique  .Comme le voyageur  qui ne   peut   lire le  nom  des gares  traversées  par  son  TGV, nous captons  des indices sans poursuivre l'enquête  qui pourrait mener  à  la compréhension  des  choses. .

Ernst Jünger : vivre par les armes et les mots

La guerre est synonyme de souffrance et de désolation et les hommes de 14 sont les victimes de la barbarie moderne. Cent ans ont passé depuis le début de la Grande Guerre et cette opinion est aujourd’hui largement partagée ; elle anime l’esprit des discours et les cérémonies de commémoration. En Allemagne comme en France, Ernst Jünger incarne tout ce que notre Europe moderne et pacifiée ne souhaite plus voir et rejette, tout ce qu’elle a en horreur : un soldat, incarnation de cette culture martiale européenne aujourd’hui disparue, un guerrier devenu écrivain dont une grande partie de l’œuvre puise son inspiration dans les quatre années passées dans la boue et la fureur des tranchées du nord de la France.
Jünger au retour du front
Jünger au retour du front
L’œuvre de Jünger est vaste ; elle parcourt le XXème siècle, ses tourments et ses drames. Elle interroge sur les forces nihilistes à l’œuvre chez l’homme et dont l’écrivain ressentit le caractère destructeur au plus profond de sa chair, lui le guerrier blessé quatorze fois au front.

"vivre par les armes et les mots "

jeudi 3 juillet 2014

Pascal Quignard, Boutès


Ainsi que nous l’a transmis Homère, il existait aux temps mycéniens une île habitée par les Sirènes, des oiseaux au visage et aux seins de femmes et les navigateurs qui s’aventuraient trop près de son rivage, envoûtés par le chant des créatures, échouaient leurs navires sur les écueils et périssaient noyés.
Sur le chemin d’Ithaque, Ulysse pour satisfaire sa curiosité déjoua le sortilège en se faisant attacher solidement à son mât après avoir protégé ses compagnons en leur bouchant les oreilles avec de la cire.
Orphée protégea les Argonautes en couvrant la voix des sirènes par la puissance de sa lyre grâce à laquelle il avait su convaincre les divinités infernales de lui rendre Eurydice. Mais un seul d’entre eux, Boutès, l’imprudent, le téméraire, le dissident nous explique Pascal Quignard, défia le sortilège et sauta dans la mer pour rejoindre les sirènes.
Il fut sauvé par Aphrodite, la déesse née de la mer, qui en fit son amant, l’installa en Sicile et lui donna deux enfants, Eryx et Polycaon.
Cette légende au centre de laquelle se trouve le pouvoir ambivalent de la musique, musique orphique et musique originelle, envoûtement et émerveillement, excitation et apaisement, désordre et harmonie, ne pouvait échapper à Pascal Quignard qui entretient avec cet art des relations si passionnées.
Elle lui a inspiré ce livre magnifique dont je vous livre quelques extraits qui m’ont particulièrement touchée:
Là où la pensée a peur, la musique pense.
La musique qui est là avant la musique, la musique qui sait se « perdre » n’a pas peur de la douleur. La musique experte en « perdition » n’a pas besoin de se protéger avec des images ou des propositions, ni de s’abuser avec des hallucinations ou des rêves.
Pourquoi la musique est-elle capable d’aller au fond de la douleur ? Car elle y gît. [] Il s’est trouvé un penseur pour penser de fond en comble cet état d’abandon, de solitude, de carence, de faim, de vide, d’extrême menace mortelle soudaine, de nudité, de froid, d’absence de tout secours, de nostalgie radicale, éprouvé par chacun lors de sa naissance.
Qui ?
Schubert. .
(Vous comprenez mon enthousiasme !)
La musique commence par murmurer à l’oreille de celui qui l’aime et qui s’approche du chant qui l’enveloppe, où il consent à perdre son identité et son langage : Souvenez-vous, un jour, jadis, on a perdu ce qu’on aimait. Souvenez-vous qu’un jour vous avez tout perdu de tout ce qui était aimé. Souvenez-vous qu’il est infiniment triste de perdre ce qu’on aime.